Hînkon ardayn (9)

Hînkon ardayn (9)

Résumé des chapitres précédents : Nous poursuivons la lecture du livre Hînkon ardayn, racontant la vie d’une jeune femme nommée Liri’a. Celle-ci se retrouve à bord de l’Amatshîme, un navire d’exploration se dirigeant vers l’ouest. Après une longue traversée, ce dernier est enfin en vue d’une terre inconnue.

Après un mois à naviguer sur les eaux tumultueuses de l’océan occidental, nous avions finalement découvert une nouvelle côte ! Etait-ce, comme certains le pensaient, la côte est du continent d’Erûsard (dans ce cas nous avions fait le tour du monde) où s’agissait-il des rives du continent perdu dont parlaient les légendes du capitaine Frisûn ? Dans tous les cas, nous n’allions pas tarder à le découvrir.

L’impatience et l’excitation de tout l’équipage était presque palpable. Une sorte d’euphorie régnait sur tous les ponts de l’Amatshîme, et tous attendaient les ordres du capitaine.

Celui-ci était monté sur le pont dès qu’il avait entendu mon cri et se trouvait à présent sur le gaillard d’avant, scrutant la côte à l’aide de sa longue vue. Je me tenais à ses côtés, un morceau de papier et une plume à la main, notant ses observations.

« Cette côte ne correspond à aucune de mes cartes, Liri’a, et je suis surpris qu’elle se situe au nord du navire. Nous avons dû dériver au sud bien plus que ce que je soupçonnais. En tout cas il nous faut en savoir plus. Lieutenant, cap sur la côte ! et faites préparer les canots ! Liri’a, tu m’accompagneras sur le premier canot. Je te charge de noter sur papier tout ce que nous verrons. »

Cette dernière phrase m’a mis dans un état de joie indescriptible, et je suis vite retournée à ma cabine pour chercher d’autres papiers.

A environ une demi lieue de la côte, le capitaine a fait jeter l’ancre. Il ne voulait pas rapprocher plus l’Amatshîme, de peur de l’échouer. Nous avons alors mis les canots à la mer. L’Amatshîme était équipé de quatre canots, chacun pouvant transporter trente hommes environ. Nous étions donc cent-vingt à nous diriger vers ces hînkon ardayn, ces terres inconnues qui représentaient notre destination finale.

Le capitaine Frisûn et moi nous trouvions dans le canot de tête. Le maître de l’Amatshîme avait à la main un drapeau de Sanif, enroulé sur lui même, et son regard ne quittait pas la côte. Cette dernière se rapprochait insensiblement, et alors même que nous étions encore a une bonne vingtaine de mètres de la plage où nous comptions accoster, j’ai vu le capitaine sauter du canot et plonger dans la mer. Il avait de l’eau jusqu’a la taille et avançait péniblement, mais il était plus rapide que le canot. Imitant son exemple je n’ai pas tardé à le suivre, tout comme une grande partie des hommes. L’eau était froide mais je n’en avais cure.

Bientôt nous avons atteint la plage. Là j’ai vu le capitaine, perdant son impassibilité habituelle, se baisser pour embrasser le sable. Puis, alors que nous prenions a notre tour pied sur ce continent que nous appellerions, bien des années plus tard, Sorcasard, le capitaine à déroulé son drapeau avant d’annoncer d’un ton solennel :

« Que tous ici présent en soient témoin. Je prend possession de cette terre, que je nomme Niûsanif, au nom du Grand maître de Sanif et de l’empereur de Dûen. Puisse ces nouvelles contrées nous apporter la fortune ! »

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Suivant les instructions du capitaine, les hommes ont rapidement mis en place un campement dans la prairie bordant la plage, les premières tentes de ce qui allait devenir la colonie de Niûsanin. Le capitaine Frisûn tenait absolument à ce que nous ayons une base arrière stable avant de commencer à explorer les environs.  Certains d’entre nous (moi y compris) auraient préféré partir tout de suite, mais nous nous sommes pliés à ces ordres, ravalant notre impatience.

Il a d’ailleurs fallut jours semaines avant que le capitaine nous autorise à nous éloigner un peu du campement. Une attente que nous avons mis à profit pour transformer nos tentes en rudimentaires maison de bois. Nous utilisions pour nous nourrir et nous loger les ressources d’une forêt se trouvant à moins d’un quart de lieue du campement. Jamais nous ne perdions l’Amatshîme de vue, toujours ancré au large de notre petite colonie.

Depuis que nous étions arrivés à terre, les hommes, et notamment les matelots des ponts inférieurs, me parlaient plus volontiers, et passaient souvent par moi s’ils avaient des requêtes à soumettre au capitaine. Je sentais mon influence grandir chez certains d’entre eux, et je n’ai donc pas été surprise lorsque plusieurs matelots m’ont demandé d’intervenir auprès du capitaine pour que nous puissions commencer de plus sérieuses explorations.

Nous n’avions en effet pas rencontré âme qui vive depuis notre arrivée, et certains hommes s’en inquiétaient. Sans parler de ceux qui commençaient à s’ennuyer, comme moi, il faut bien l’avouer.

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Lorsque j’en ai parlé au capitaine, il s’est contenté de me dire :

« Patience Liri’a, nous ne sommes pas encore prêts. »

Je n’ai pas insisté, cette première fois. Mais lorsque les matelots sont revenus me voir deux jours plus tard, j’ai soumis leur requête au capitaine avec plus de vigueur. Il a alors paru légèrement ennuyé :

« Liri’a, nous ne sommes pas vraiment équipés pour le combat, et nous n’avons pas les moyens de nous défendre si nous rencontrons un peuple hostile. Je ne peux pas autoriser d’expédition pour le moment. »

Je n’ai pas répondu, mais l’immobilisme du capitaine m’a beaucoup déçu. C’est alors qu’a germé en moi une idée : j’ai décidé de partir tout de même, accompagnée de quelques volontaires. Je savais qu’une telle action représentait un acte d’insubordination, et même une sorte de trahison, envers un capitaine qui avait été si généreux avec moi, mais ma curiosité était la plus forte.

J’en ai donc parlé avec deux des jeunes matelots qui avaient travaillé avec moi lors de mon bref séjour dans les ponts inférieurs et nous avons résolu de partir cette nuit même.

C’est donc une fois le soleil couché que nous nous sommes subrepticement glissés derrière la palissade du camp, hors de vue des hommes de guet. Après moins de dix minutes de marche, nous étions plus loin du camp que nous n’avions jamais été, prêts à nous jeter dans l’aventure.