Hînkon ardayn (6)

Hînkon ardayn (6)

La tête de Wicdel était comme prise dans un étau. La douleur était la première chose qu’il avait ressenti lorsqu’il avait commencé à reprendre ses esprits. Il se rendit cependant rapidement compte que quelque chose d’autre clochait. Widel réalisa alors qu’il se trouvait la tête en bas, et qu’il était en mouvement. Ses mains et ses pieds étaient attachés à une épaisse branche portée par deux créatures vêtues de vert.

Les créatures communiquaient dans un langage que Wicdel ne connaissait pas, mais dont les cliquetis lui semblaient familiers. Le jeune homme s’aperçut alors que la couleur verte de ses ravisseurs n’était pas leurs vêtements, mais leurs peaux. Il distinguait encore mal leur tête, mais leur nature ne fit plus aucun doute dans dans son esprit : des Sorcami !

La première réaction de Wicdel à cette découverte fut de l’incrédulité : il se trouvait à Niûsanif : que faisaient des hommes-sauriens en territoire humain ? Le traité de Niûsanin interdisait à leur race de franchir la frontière naturelle que formait la chaîne des Sordepic, au Nord de la forêt d’Oniros. Il se pouvait cependant que ces Sorcami soit des survivants de la conquête de Niûsanif, qui, cachés dans la forêt, avaient échappé aux traques des humains.

Se sentant un peu plus réveillé, Wicdel se mit à tourner la tête pour observer les environs. C’est alors qu’il vit qu’un second couple de Sorcami transportait un autre être humain accroché à une branche. Wicdel ne pouvait distinguer le visage du second captif, mais sa petite taille et sa peau sombre ne laissaient aucun doute : il s’agissait de Maychiri. Ironiquement, le jeune homme avait fini par retrouver son guide.

Les Sorcami marchèrent pendant près de deux heures, s’enfonçant toujours plus profondément dans la forêt.  Ils émettaient de temps en temps quelques mots dans leur langage à clics que Wicdel ne comprenait pas. Le jeune homme avait commencé à réfléchir à la meilleure manière de se sortir de cette situation, mais aucun plan d’action ne lui venait à l’esprit.

Les hommes-sauriens s’arrêtèrent soudain, déposant violemment au sol Wicdel et Maychiri. Ils se trouvaient au centre d’une clairière parsemée de petites huttes qui ne pouvaient être que les logements des Sorcami. L’un de ces êtres sortit d’ailleurs de la hutte la plus proche. Il était impressionnant et son visage reptilien était couvert de tatouages. Il s’agissait sûrement du chef de ce village. Il discuta brièvement avec les ravisseurs de Wicdel et Maychiri qui lui remirent le baluchon de Wicdel. Le chef se mit alors à fouiller frénétiquement dans les affaires du jeune homme, comme s’il cherchait quelque chose. Il finit par sortir Hînkon  ardayn, et émit un cri qui pouvait s’interpréter comme de la satisfaction. Il se rapprocha alors de Wicdel, et à la grande surprise de celui-ci, se mit à lui parler en Sorûeni :

« Humain ! Où as tu volé ce livre ? »

***

J’ai attendu dans la cabine du capitaine Frisûn pendant plus d’une heure. Le quartier-maître m’avait fait asseoir dans un fauteuil et était reparti aussi vite. Aucun marin ne voulait rester trop longtemps dans ce saint des saints qu’était la cabine du maître du bord. Moi même je n’ai rien osé toucher, et je suis restée immobile à attendre le retour du propriétaire des lieux.

Lorsque la porte s’est ouverte, j’ai involontairement sursauté. Le capitaine semblait fatigué et apparemment surpris de me voir, mais il a du se rappeler ce qui m’amenait dans sa cabine, et s’est approché de moi avec une esquisse de sourire.

« Ah voici notre matelot clandestin. Ou plutôt clandestine, devrais-je dire. C’est la première fois de ma carrière que je vois une jeune fille si avide de prendre la mer qu’elle se fait embaucher comme matelot sur un navire. Quel est ton nom ? »

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 Je ne voyais aucune raison de mentir au capitaine. J’étais de toute manière déjà exposée, et il ne ferait pas demi-tour pour me ramener, quoi qu’il arrive. La vérité était donc ma meilleure arme.

« Je m’appelle Liri’a, sire capitaine, et je viens d’Onisamar. Je vous remercie de ne pas m’avoir fait mettre aux fers. »

Le capitaine a alors ri.

« Ne t’inquiète pas Liri’a. Je viens de l’empire de Dûen et jamais je ne pourrai faire mettre une femme au cachot. Cela va à l’encontre de tout ce que j’ai appris. Je suis cependant très curieux. La façon dont tu parles et dont tu tiens m’indique que tu as reçu une certaine éducation. Tu ne viens pas de la rue et je serai très interessé de connaître ton histoire. »

Continuant à jouer la carte de la sincérité, j’ai alors tout raconté à Censam Frisûn, de mon départ du palais de Shâminid jusqu’à mon embarquement à bord de l’Amatshîme. Le capitaine m’a écouté sans m’interrompre, avec une attention sans relâche. Lorsque que j’ai fini de parler, il s’est penché vers moi, et a dit.

« Une histoire très intéressante, jeune Liri’a, et qui montre bien ta force de caractère. Il en fallait assurément pour devenir matelot, l’un des métiers les plus durs qu’il soit. Mais a présent que les hommes savent que tu es une femme, je ne peux plus te laisser retourner sur le pont. »

A ces derniers mot, j’ai ressenti une certaine angoisse qui a cependant vite été apaisée lorsque le capitaine a repris :

« Je peux cependant utiliser quelqu’un comme toi. Tu sais lire, écrire et compter, et j’ai besoin de quelqu’un pour m’aider a tenir les journaux de bord. Accepterai-tu ce rôle Liri’a ? Cela ferait de toi un officier honoraire de l’Amatshîme pendant ce voyage, et j’aurais la compagnie de quelqu’un d’éduqué, pour changer. »

Je ne revenais pas de la chance qui m’était offerte. J’ai bien évidemment accepté de tout cœur, et j’étais prête dès le lendemain à commencer mon nouveau travail.