Hînkon ardayn (5)

Hînkon ardayn (5)

Cela faisait maintenant près d’une demi-heure que Maychiri avait laissé Wicdel, et ce dernier commençait à sérieusement s’inquiéter. Le jeune garçon était absent depuis bien trop longtemps : il s’était forcément passé quelque chose. Wicdel se trouvait à présent face à une difficile décision : soit il partait à la suite de son guide en espérant le retrouver, soit il rebroussait chemin afin d’aller chercher de l’aide. Cette dernière option signifiait bien sûr la fin de son expédition, ou au moins son report jusqu’à une date indéterminée. C’est donc sans trop d’hésitation que Wicdel écarta ce choix et s’enfonça à son tour dans la forêt, suivant les traces de Maychiri.

Hors du sentier la végétation était extrêmement dense et les branchages et autres ronces venaient fouetter le visage et les mains de Wicdel. Le jeune homme devait souvent utiliser sa machette pour se frayer un chemin dans ce labyrinthe vert. Il suivait ce qu’il pensait être les traces de Maychiri, mais qui pouvaient cependant tout aussi bien être la piste de quelque animal de la forêt. Bientôt, même ces traces disparurent, laissant le jeune homme dans l’expectative. La végétation était si dense qu’il était impossible de voir le soleil ou quelque autre point de repère, et Wicdel dut admettre qu’il s’était perdu.

Alors qu’il réalisait la gravité de sa situation, Wicdel sentit une matière visqueuse lui effleurer le cou. Réagissant instantanément, le jeune homme se retourna, pour se trouver face à face avec la créature la plus immonde qu’il ait jamais vu.  L’animal possédait une dizaine de longs tentacules dont certains, enroulés autour des branches d’un arbre lui permettaient de se maintenir suspendu. Les autres se rapprochaient de Wicdel de manière menaçante, comme s’il voulaient l’emprisonner. Tous ces appendices étaient reliés à l’abdomen de la créature, constitué d’une peau noire et visqueuse.  En bas de l’abdomen se trouvait une bouche surmontée d’horribles mandibules. Wicdel n’arrivait pas à distinguer les yeux de la bête et il soupçonnait que cette dernière n’en possédait pas. Il n’allait d’ailleurs pas essayer de le découvrir : prenant sa machette, Wicdel découpa d’un geste le tentacule le plus proche de lui, l’envoyant se tortiller au sol. La bête émit un cri strident alors qu’un sang noirâtre commençait à couler de son membre coupé.  Instantanément, cinq autres tentacules s’approchèrent de Wicdel, qui ne savait plus où donner de la tête. Le jeune en coupa trois et, prenant son courage a deux mains, s’approcha de l’abdomen de la créature pour tenter de lui porter un coup. Il réussit à placer la lame entre les mandibules de l’animal. Celui-ci, surpris par l’attaque de sa proie décida de repartir et, utilisant ses tentacules valides, s’enfonça dans le feuillage des arbres, laissant Wicdel seul.

shoggoth

Alors que le jeune homme retrouvait à peine son souffle, il sentit de nouveau quelque chose lui effleurer la tête. Cette fois cependant, la sensation fut suivie d’un choc violent qui lui fit perdre connaissance…

***

La tempête a duré ce qui m’a parut être une éternité mais qui n’a en réalité été que quelques heures. J’avais réussi à remettre ma chemise et à continuer mon travail, mais je savais qu’avec l’accalmie allait venir pour moi le temps des explications. Le quartier maître s’est d’ailleurs rapidement approché de moi, le regard sévère.

« Suis moi, Liothil, ou quelque soit ton nom. Je crois que le lieutenant sera intéressé par ta condition, » a-t-il ordonné

Je ne pouvais pas faire grand chose d’autre que d’obéir et je lui ai emboîté le pas alors qu’il me conduisait vers le lieutenant Naytlinaur, responsable du pont supérieur. L’angoisse m’étreignait alors que je songeais au châtiment que j’allais subir.

Le lieutenant paraissait de fort mauvaise humeur. Le pont avait subi de nombreux dégâts et Naytlinaur allait devoir en rendre compte au capitaine. C’est donc d’un ton très contrarié qu’il s’est adressé au quartier maître.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

« Lieutenant, nous avons un matelot inscrit avec une fausse identité. »

« Et alors, a coupé le lieutenant. Ce ne sera pas la première fois. Du moment qu’il fait son travail, ça ne m’intéresse pas. »

« Les hommes n’apprécieront cependant pas beaucoup la présence d’une femme à bord lieutenant. »

Naytlinaur m’a alors regardé comme s’il me voyait pour la première fois, ce qui était d’ailleurs probablement le cas.

« Une femme ! Manquait plus que ça. Mettez la aux fers pendant que… »

« Que se passe-t-il, Neytlinaur ? »

La voix qui venait de parler d’un ton si impérieux avait un fort accent étranger, et on sentait que le Sorûeni n’était pas sa langue natale. Elle appartenait à un homme d’une grande prestance dont la barbe et le regard sombre dénotaient une expérience conséquente de la mer. Je ne l’avais aperçu que deux fois auparavant, mais j’ai tout de suite reconnu le capitaine Frisûn. Il était d’ailleurs impossible de se tromper, à voir la réaction du lieutenant devant son supérieur.

« Mon capitaine, il semblerait que nous ayons une femme à bord. J’allais la faire mettre aux fers et… »

« J’ai entendu lieutenant, et je dois vous dire que je n’apprécie pas ces manières. On ne met pas aux fers un matelot qui a fait son travail, fusse t’il homme ou femme.  Faites là conduire à ma cabine, je statuerai sur son sort plus tard. Et maintenant, j’attends votre rapport sur les dommages qu’a subi le pont. »

Je n’en revenais pas. J’allais être conduite à la cabine du capitaine de l’Amatshîme. Qu’allait-il donc pouvoir me dire ? Alors que le quartier maître me conduisait à la poupe du navire, je me rendais compte que jamais mon sort n’avait été plus incertain. Cette incertitude contenait cependant une lueur d’espoir, et c’est avec un certain optimisme que j’ai franchi la porte de la cabine du capitaine.