Hînkon ardayn (3)

Hînkon ardayn (3)

Une fine bruine avait commencé à tomber, rendant misérable cette fin d’après-midi. Wicdel et son jeune guide étaient cependant des marcheurs expérimentés, et le fait d’être mouillé ne les dérangeait que peu. La lisière de la forêt d’Oniros était à présent toute proche, et Wicdel estimait qu’il ne leur faudrait pas plus d’une heure pour la rejoindre. Cependant les deux explorateurs avaient déjà parcouru plus de huit lieues, et la fatigue commençait à se faire sentir. Wicdel avait espéré entrer dans la forêt avant la fin de la journée, mais il se demandait maintenant s’il ne lui faudrait pas revoir ses plans. Il fit part de ses inquiétudes à Maychiri qui s’empressa de lui répondre d’un ton enjoué :

« Chasim déjà fatigué ? Nous arriver au pont de Gamoka dans pas longtemps. Nous pouvoir reposer après. »

Wicdel ne répondit pas. Il se demandait ce que pouvait être ce pont de Gamoka. Sûrement un nom pompeux donné à un petit pont de pierre surmontant un ruisseau. Il le découvrirait de toute manière bien assez tôt. Le jeune homme prit donc son mal en patience et continua son chemin.

Un peu moins d’une heure plus tard, Wicdel et Maychiri arrivèrent au dit pont. En guise de passerelle, il s’agissait d’une simple corde tendue au dessus d’une haute ravine creusée par un cours d’eau, que Wicdel soupçonna être la Gamoka. La ravine avait une hauteur de plus de quinze toises, et Wicdel savait que toute chute serait mortelle. La corde semblait cependant le seul moyen de rejoindre la lisière de la forêt, de l’autre coté du cours d’eau. Maychiri, agile comme un singe, s’y était déjà accroché, et s’aidant de ses mains et ses jambes, approchait du bord opposé.

Wicdel savait que sa traversée serait moins aisée. Il était plus lourd que son guide, et n’avait jamais été très à l’aise avec les hauteurs. Il n’allait cependant pas laisser un simple cours d’eau se mettre en travers de son chemin. Il y avait bien trop en jeu pour cela. Imitant les mouvements de Maychiri, le jeune homme s’accrocha à son tour à la corde et commença sa traversée. La pluie avait rendu glissantes les fibres, et l’avancée était difficile. Arrivé au milieu du « pont », Wicdel fit un faux mouvement, et l’accroche de ses jambes lâcha, lui donnant la peur de sa vie. Il réussit cependant à se remettre d’aplomb et rejoignit tant bien que mal l’autre bord.

Maychiri y était déjà depuis longtemps, et avait commencé à préparer le campement, sous la protection d’un des grands chêne de la forêt.

« Te voilà enfin, chasim. Nous avoir dîner puis dormir. »

Wicdel, épuisé par cette traversée, ne dit rien. Il se contenta de s’asseoir, et, pour chasser de son esprit la ravine, sortit une nouvelle fois le livre de Liri’a.

***

L’Amatshîme était le plus grand navire que j’aie jamais vu. Il y avait au moins quatre pont, surmontés par des mâts si hauts qu’ils semblaient toucher le ciel. Un tel navire pouvait accueillir plusieurs centaines d’hommes et des tonnes de provisions et de matériel. Seul le pont supérieur était armé de canons. C’était un fait surprenant, car la plupart des navires marchands étaient fortement armés, devant assurer leur défense contre les pirates qui sillonnaient les côtes de Sanif à la recherche de butin facile.

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L’Amatshîme n’était cependant pas réellement un navire marchand, mais plutôt un vaisseau d’exploration. Depuis que l’empire de Dûen avait perdu la Guerre des Mages, ses navires avaient reçu l’interdiction de naviguer plus à l’ouest que l’île de Lanerbal. C’étaient, disait-on, les mages eux mêmes qui avaient imposé cette clause dans le traité de paix qu’ils avaient fait signer à l’empire. Mais les Dûeni étaient malins, et pour contourner cette interdiction, les armateurs de l’empire finançaient de nombreuses expéditions partant de Sanif, et tout particulièrement d’Amilcamar. L’Amatshîme était le navire de l’une de ses expéditions, et son capitaine, Censam Frisûn, arrivait tout droit  de Dûen. Pour sauver les apparences, il s’était fait naturaliser Sanifais, mais tout le monde savait bien d’où venait l’argent derrière l’Amatshîme.

Indépendamment de tout cela, l’Amatshîme représentait pour moi une opportunité comme il ne s’en serait jamais présentée d’autre dans ma vie. J’avais l’occasion de partir explorer ces terres de l’ouest mentionnées dans les légendes, et, lorsque je montais la passerelle qui devait me mener à mon poste de travail, mon excitation était à son comble.

J’avais été embauchée sur ce navire comme mousse et je savais que je devrais apprendre le métier de marin pendant le voyage, mais cela ne me faisait pas peur. La seule chose qui m’inquiétait était que l’on découvre que j’étais une fille. La promiscuité à bord était grande et je savais que je ne pourrais pas maintenir éternellement l’illusion. Cela aurait bien sûr beaucoup moins d’importance une fois en mer, car le navire ne ferait sûrement pas demi-tour pour moi.

Je n’ai cependant pas eu le loisir de m’attarder sur ces pensées car un quartier-maître s’est mis à aboyer des ordres furieux pas moins de cinq minutes après mon arrivée sur le pont. Le navire se préparait clairement au départ, et je devais m’occuper des cordes d’amarrage, sous la supervision d’un marin plus expérimenté.

Le travail était dur et nécessitait une grande force physique, mais mes quelques mois en tant que docker m’avaient endurcie, et je me suis acquittée de ma tâche avec honneur. Au moment où les cordes d’amarrage sont retombées sur le quai, coupant notre dernier lien avec le continent d’Erûsard mon sentiment d’excitation était à son comble. Je partais enfin pour l’inconnu !