Hînkon ardayn (21)

Hînkon ardayn (21)

Lyotus et moi avons quitté Sorkhoroa moins de deux heures après avoir vu le Sorkokia.  Le souverain Sorcami avait fait préparer un chariot contenant les richesses qu’il voulait cacher et nous l’avait confié. Il faisait encore nuit lorsque nous sommes partis, et le jour ne s’est levé que plusieurs heures après notre départ : la pyramide de la cité était déjà loin.

Nous avons avancé vers le une bonne partie de la journée, jusqu’à nous retrouver à la lisière de la forêt qui marquait la frontière nord du domaine de Sorkhoroa.

« Inokos, a annoncé Lyotus. C’est un endroit étrange, Liri’a. Cette forêt a pousé sur les ruines d’une cité des Anciens, et on dit que les esprits des mages d’autrefois hantent ces lieux. »

« Il n’y a donc pas de Sorcami ici ? » ai-je demandé, inquiète.

« Si, Liri’a. Le clan d’Inokos habite cette forêt. C’est un peuple tout aussi étrange que cet endroit. Ils vivent encore selon les plus anciennes traditions et refusent de sortir de leur forêt qu’ils considèrent comme sacrée. Ils sont cependant, du moins en théorie, soumis à l’autorité du Sorkokia. Ils sont très sauvages, et Il vaut mieux que tu me laisse parler lorsque nous les rencontrerons. »

Rencontre qui n’a pas tardé. Alors que nous discutions, un Sorcami à l’allure farouche est descendu d’un bond de l’arbre dans lequel il se cachait et s’est approché de nous. J’ai eu un mouvement de recul, mais Lyotus a fait face au nouvel arrivant sans broncher.

« Qui êtes-vous et que venez vous faire sur les terres d’Inokos ?  » a demandé le Sorcami d’Inokos d’un ton péremptoire.

« Paix sur toi, ami, a répondu Lyotus. Mon nom est Lyotus et cet humaine se nomme Liri’a. Elle m’accompagne dans une mission que nous effectuons pour Thûldos, Sorkokia de Sorkhoroa. Nous avons été chargé de mener ce chariot dans la forêt d’Inokos afin d’en soustraire le contenu aux ennemis du Sorkokia. Nous laisseras-tu passer ? »

Le garde nous a regardé pendant un long moment, puis, mû par quelque décision interne s’est écarté etnous a fait signe de le suivre.

« Je vais vous conduire au Shaman. Il décidera de votre sort. »

Nous nous sommes alors enfoncés dans la forêt, et bientôt, nous avons dû laisser la le chariot et les bêtes le tirant, transportant à a la main son contenu. Transporter des caisses contenant de lourds objets métalliques ne semblait incommoder nullement les Sorcami. La force des hommes-sauriens est en effet bien supérieur à celle d’un humain. C’était donc moi qui ralentissait la marche, alors que je ne portais rien. Au bout de quelques heures nous sommes arrivés à un petit village planté au milieu de la forêt, où nous attendait un Sorcami qui paraissait très âgé.

Il s’agissait de Strorokh, shaman et chef spirituel du clan d’Inokos. A notre grande surprise, il était déjà au courant de notre mission, en ayant été prévenu par un messager du Sorkokia.

« Le trésor de Thûldos sera a l’abri ici nous a-t’il dit. Et vous aussi. Mais je devrais vous demander de ne pas quitter ce village. La forêt d’Inokos peut être dangereuse pour ceux qui ne la connaissent pas, et j’ai promis à Thûldos de vous garder en vie. »

C’est ainsi qu’a commencé mon long séjour dans la forêt d’Inokos. Petit a petit, les jours se sont transformés en semaines, puis en mois, puis en années. La vie était agréable, bien que souvent ennuyeuse. Il n’y avait pas grand chose à faire au village, sinon se promener. Les Sorcami ne me confiaient que peu de tâches, et j’étais le plus souvent livrée à moi même. Seules mes conversations avec Lyotus égayaient un peu mes journées.

J’ai donc commencé, malgré l’interdiction que nous en avait faite le shaman, à explorer la forêt, parfois accompagnée de Lyotus. Et quelles découvertes j’ai fait ! J’ai trouvé de nombreuses ruines dans cette forêt qui avait dû être une ville extraordinaire à l’époque des Anciens. La forêt était parcourue de nombreux sentiers dont certains s’illuminaient seuls la nuit. J’ai supposé qu’il s’agissait des routes des anciens. Et c’est en suivant une de ces routes que j’ai fait ma plus belle découverte.

Il s’agissait probablement d’un mausolée dont l’entrée était marqué par une borne magique permettant de revivre à l’infini la cérémonie funèbre de celui qui avait été enterré là. L’endroit était parcouru de pièges, ou plutôt de systèmes de sécurité mis en place par les Anciens. Mes années d’exploration de la forêt m’avaient cependant donné une certaine expérience de ces pièges. Les gardiens d’acier des Anciens, par exemple, ces monstres mécaniques protégeant les plus grands secrets des mages d’autrefois, n’avaient désormais pour moi plus aucun secret. Mais ce n’est que lorsque j’ai aperçu le mausolée que j’ai compris à quoi ces connaissances allaient pouvoir servir.

Cela faisait alors quinze ans que j’étais à Inokos. La vie des Sorcami est bien plus longue que la nôtre et je savais que le Sorkokia pouvait se permettre d’attendre quinze ans de plus avant de réclamer son trésor, s’il le voulait. Je me doutais cependant que jamais le souverain Sorcami ne viendrait réclamer son bien. En le cachant dans la forêt, il voulait simplement le préserver  du malheur, pour les générations futures…

Nous n’avions que peu de nouvelles de ce qui se passait à Sorkhoroa et cela me pesait. J’avais cependant réussi à apprendre que de nouveaux navires humains avaient accosté au sud de la ville et je savais, en mon for intérieur, que les prédictions du Sorkokia allaient bientôt se réaliser : la guerre était proche.

Réalisant ceci, je voulais, d’une manière ou d’une autre laisser un témoignage de ce que j’avais vécu ici, afin de permettre à d’autres hommes de comprendre et de réaliser la richesse de la culture Sorcami. Nous avons donc, avec Lyotus, décidé de cacher le trésor du Sorkokia dans le mausolée. Ainsi, il serait à l’abri de tous, car nous serions les seuls à en connaitre l’emplacement. J’ai donc modifié les pièges des anciens, et notamment leurs gardiens d’acier, de manière à ce que seul un humain accompagné d’un Sorcami puisse les déjouer. Puis, dans l’hypothèse de mon décès, j’ai commencé à écrire ce livre, dont une version contenait une carte qui devait être le premier indice permettant de retrouver le trésor.  Le deuxième indice était un médaillon que j’ai confié  au shaman du clan d’Inokos, et qui devait indiquer l’emplacement exact du mausolée.

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Le livre final, cependant, (la version que tu tiens entre les mains, cher lecteur) je l’ai mis avec le trésor, afin que seul celui qui puisse se prétendre mon héritier puisse le lire…

Et c’est ainsi que j’en arrive à la fin de mon histoire. Au moment où j’écris ces derniers mots, nous sommes sur le point de refermer le mausolée sur son merveilleux contenu. Peut-être suis je trop pessimiste quant à l’avenir et qu’aucune guerre n’aura lieu, mais si c’est le cas, j’ai fait en sorte que seul un ami des Sorcami puisse s’emparer de ce trésor.

Je te le confie donc, cher lecteur, avec la tâche de le remettre à son véritable propriétaire : le Sorkokia Thûldos de Sorkhoroa ou un de ses descendants. Je vais à présent partir avec Lyotus pour la région de Sorcamien, où se trouve le Ûesakia, le juge suprême des Sorcami, afin de plaider auprès de lui la cause de la paix.

L’espoir ne m’a pas quitté et j’espère, mon héritier que tu sauras te montrer digne de l’honneur qui t’est fait.

Qu’Erû guide toujours tes pas.

Liri’a.