Hînkon ardayn (20)

Hînkon ardayn (20)

Lorsque nous sommes entrés dans les quartiers privés du Sorkokia, j’ai constaté avec soulagement qu’il se trouvait seul. Il semblait nous attendre impatiemment et s’est levé d’un bond en nous voyant arriver. Son visage était sombre, et c’est d’un ton grave qu’il s’est adressé à nous.

« Enfin vous voilà ! Je n’étais pas sûr de vous revoir. Le rapport que j’ai reçu disait que vous étiez repartis, mais… »

Le Sorkokia se reprit :

« Comme vous vous en doutez, je suis au courant des actions de Riûkhlos et je sais pratiquement tout de ce qui est arrivé aux colons humains. Riûkhlos peut penser que je suis faible et indécis, mais mon réseau de renseignement est toujours très efficace…

L’heure est grave, mes amis. D’ici quelques heures, Riûkhlos sera de retour à Sorkhoroa, et il n’y a rien que je puisse faire pour l’arrêter. »

Cette dernière phrase m’a fortement surprise, à tel point que je n’ai pas hésité à couper la parole au Sorkokia.

« Comment cela, sire ? Riûkhlos vous a désobéi, vous devez sûrement pouvoir le faire arrêter, n’est ce pas ? »

Ogirak m’a regardé avec horreur, choqué par mon impertinence, mais le Sorkokia s’est contenté de me répondre calmement.

« Ce n’est pas aussi simple, jeune Liri’a. Mon pouvoir repose sur la confiance que m’accordent les chefs des grandes familles de la ville, et Riûkhlos dispose hélas de puissants alliés parmi eux. De plus, même s’il a ouvertement défié un de mes ordres, Riûkhlos peut invoquer le fait que cet ordre n’était pas légal. Le traité de Dûngenkin stipule en effet que tout humain de l’est mettant le pied sur nos terres doit mourir, et, en vous envoyant en tant qu’émissaire je ne l’ai pas respecté. Donc, si je l’emprisonnais maintenant, je devrais répondre de mes actes devant notre juge suprême, le Ûesakia, qui me forcerait probablement à abdiquer pour non-respect de la loi. C’est bien entendu ce que souhaite Riûkhlos : il est le mieux placé pour me succéder, et je le soupçonne d’avoir planifié ceci depuis longtemps. »

J’étais abasourdie. Les paroles du souverain Sorcami m’ont fait réaliser que le pouvoir d’un Sorkokia était loin d’être aussi absolu que ce que j’avais imaginé. Le maître de Sorkhoroa se trouvait donc en fâcheuse situation. Je m’apprêtais à lui répondre, mais avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, Lyotus m’a devancé :

« Mais sire, c’est un coup d’état. Le peuple ne l’acceptera jamais. »

« N’en sois pas si sûr, fidèle Lyotus. Le peuple n’irait pas à l’encontre d’une décision du Ûesakia. Et Riûkhlos sait se montrer … persuasif. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention d’abdiquer. C’est pour cela que je ne vais pas faire emprisonner Riûkhlos, mais accepter la responsabilité de ses actes. Ceci risque hélas de mettre la jeune Liri’a en danger. Riûkhlos va réclamer sa tête au nom du traité de Dûngenkin et je ne serai plus capable de la protéger. »

J’en suis restée bouche bée. Allais-je donc devoir subir le même sort que mes anciens compagnons ? C’était impossible… Le Sorkokia, voyant mon expression, se remit à parler.

« J’ai cependant un plan qui me permettra de faire d’une pierre deux coups. Sauver Liri’a et porter un coup aux ambitions de Riûkhlos. Si j’ai violé le traité de Dûngenkin, c’est parce que je suis intimement convaincu qu’attaquer les humains constitue un suicide. En massacrant tes anciens compagnons, jeune LIri’a, nous avons commis un acte de guerre. Et s’il est une chose que l’histoire m’a apprise, c’est que les humains sont très doués pour le combat. J’ai bien peur que nous n’ayons bientôt à subir les conséquences de nos actes : les hommes de l’est vont revenir en force et nous ne pourrons rien faire pour les arrêter.

La terrible guerre qui nous attend n’épargnera rien. C’est pourquoi je souhaite dès maintenant mettre à l’abris mes biens les plus précieux, les soustrayant ainsi à la fois à Riûkhlos et aux éventuels envahisseurs. Liri’a, je vous confie, à Lyotus et toi, la mission de mettre en lieu sûr le trésor de ma famille. Il s’agit d’objets de grande valeur qui m’ont été transmis de génération en génération. Vous devrez les transporter jusqu’à la forêt d’Inokos qui se trouve au nord de Sorkhoroa, et qui recouvre les ruines de l’ancienne cité d’Onirakin. Là, je vous charge de les cacher à un endroit que personne ne pourra trouver. Vous devrez ensuite rester dans la forêt jusqu’à nouvel ordre. Un clan Sorcami y habite et vous aidera. Ainsi Liri’a sera soustraite à la fureur de Riûkhlos et mon trésor sera à l’abri. Acceptez-vous cette mission ? »

Lyotus et moi avons répondu « oui » d’une même voix, conscients de l’importance de ce que nous avions à faire. Je savais à présent où se trouvait mon devoir. Même si la décision que j’avais prise était en partie dictée par mon instinct de survie, j’étais douloureusement consciente de la véracité des propos du Sorkokia. Le capitaine Frisûn avait survécu à l’assaut de Riûkhlos et s’il parvenait a rentrer en Erûsard, il ne manquerait pas de faire son rapport. Et inévitablement d’autres navires viendraient, avec des intentions bien plus belliqueuses que l’Amatshîme. C’en serait fini de la tranquillité de Sorkhoroa. Il ne me restait donc qu’à partir, consciente de la situation précaire dans laquelle je me trouvais…

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