Hînkon ardayn (2)

Hînkon ardayn (2)

Wicdel releva la tête. Dehors les premières  lueurs de l’aube commençaient déjà à apparaître, baignant sa chambre d’une lumière écarlate. Le jeune homme n’avait même pas eu conscience de s’endormir, son livre à la main. La réalité le frappa alors. Il y était ! C’était enfin le grand jour ! Le moment du départ où il allait pouvoir suivre les traces de Liri’a. Après s’être passé un peu d’eau sur le visage, Wicdel s’empara du baluchon qui contenait toutes ses possessions et y glissa Hinkon ardayn puis sortit, descendant quatre à quatre les marches de l’auberge. Après avoir déjeuné et payé à l’aubergiste ce qu’il lui devait, le jeune homme se dirigea vers la place du marché de Sortelmûnd, où il devait retrouver Maychiri, le guide qu’il avait engagé avec ses maigres économies.

niusanif

Maychiri était un jeune garçon d’à peine plus de treize ans, mais il avait paru étonnamment débrouillard aux yeux de Wicdel. Il disait connaitre la région et la forêt d’Oniros comme sa poche. Bien qu’une partie de ce qu’il racontait n’était sûrement que de la vantardise, Maychiri avait une attitude qui rappelait à Wicdel son passé de chenapan à Omirelhen, avant qu’il ne soit engagé par son mentor, Cersam Gindûn. C’était l’une des raisons qui l’avait fait choisir Maychiri comme guide, et il espérait ne pas avoir à le regretter.

Le jeune garçon attendait déjà Wicdel, assis sur le rebord de la fontaine centrale, les jambes ballantes.

« Tu es prêt, chasim ? » demanda-t-il à la vue de Wicdel.

Ce dernier acquiesça. Maychiri sauta alors sur ses pieds, et s’emparant d’un baluchon similaire à celui de son « employeur », se mit à marcher en direction de la porte de la ville.

« Pas de temps à perdre, chasim, » dit-il. « Nous marcher beaucoup avant d’entrer dans forêt. »

Le dûeni de Maychiri laissait un peu à désirer, mais il se refusait à parler à Wicdel en Sorûeni, pour une raison qu’il ignorait. Le garçon avançait à bonne allure, et bientôt, les deux voyageurs sortirent de Sorelmûnd, s’enfonçant sur la route de de Cerûdûhin. Ils la quittèrent cependant rapidement, empruntant d’étroits sentiers. La lisière de la forêt d’Oniros se faisait de plus en plus proche, et lorsqu’ils s’arrêtèrent pour manger, Wicdel commençait déjà à sentir son oppressante présence. Pour se changer les idées, il reprit sa lecture du livre de Liri’a.

***

J’étais à présent libre, mais j’avais conscience que la ville d’Onisamar pouvait se révéler dangereuse pour une jeune fille voyageant seule. J’ai donc décidé de me couper les cheveux et de me faire passer pour un garçon. Je n’aurais jamais pensé que la poitrine plate dont mes sœurs s’étaient si souvent moquée se révélerait un jour un avantage. Je savais que mon père enverrait des gardes à ma recherche, mais il ne serait jamais venu à l’idée de ces imbéciles de chercher un garçon.

J’ai donc passé plusieurs mois à errer dans les rues d’Onisamar, vivant de menus travaux et devant parfois voler pour manger à ma faim. Je devais de temps en temps me cacher lorsque je croisais un membre de la maisonnée de mon père, mais aucun ne m’a jamais reconnu. Au bout de huit mois de cette vie, j’ai réussi à amasser assez d’argent pour m’offrir un passage dans une caravane en direction d’Amilcamar. J’étais ainsi certaine que mon père ne pourrait jamais me retrouver.

Le voyage vers Amilcamar a duré près de dix jours, et lorsque je suis arrivée, j’ai immédiatement été séduite et émerveillée par cette ville. Tout comme Onisamar, Amilcamar est un port, mais de taille bien plus importante. Il y avait, amarrés aux quais d’Amilcamar, plusieurs centaines de navires, de toute tailles et de toutes formes. Certains étaient de simples navires de pêche, d’autres des bateaux de transport cabotant le long des côtes de Sanif, et d’autres encore étaient de gigantesques vaisseaux composés de plusieurs ponts et renfermant de merveilleuses et exotiques marchandises. Toutes les nations d’Erûsard étaient représentées : Sanif bien sûr, mais aussi Sorûen et Dûen, et on distinguait même les longs navires utilisés par les hommes du nord, de la lointaine Setidel.  Tous se côtoyaient sans distinction, et les clameurs de leurs équipages se mêlaient aux clapots de l’eau frappant les quais et aux cris des mouettes et autres volatiles marins.

Il était facile de trouver du travail à Amilcamar. Il y avait de nombreuses tâches à effectuer sur les docks : chargement et déchargement des navires, nettoyage, transport de marchandises, et j’en passe. Les mois que j’avais passé dans la rue m’avaient rendue plus forte et je me suis aisément intégrée dans les équipes de dockers opérant sur le port. Étrangement, aucun de mes compagnons de travail n’a soupçonné que j’étais une fille. Il faut dire que l’aspect crasseux que je de vais avoir était bien éloigné de celui d’une jeune demoiselle de la noblesse Sanifaise.

J’étais devenue très habile dans mon travail, à tel point que le contremaître qui dirigeait mon équipe me demanda un jour.

« Liothil (c’était mon nom d’emprunt), que dirais-tu de travailler sur un bateau plutôt que de rester vivre sur ces quais ? L’armateur Censam Frisûn prépare une grande expédition vers l’ouest et cherche des marins. »

Poussée par la curiosité et le désir de monter enfin sur ces grands navires, j’acceptais la proposition, ignorant encore qu’elle allait me permettre de vivre la plus grande aventure de ma vie.