Hînkon ardayn (18)

Hînkon ardayn (18)

Les Sorcami ne possédaient pas de chevaux et se déplaçaient de ville en ville  principalement en marchant. Il leur arrivait parfois d’utiliser des montures volantes qu’ils appelaient Raksûlaks, mais je n’en avais jamais vu. C’est donc à pied, en compagnie de Lyotus et d’Ogirak que j’ai franchi les portes de Sorkhoroa pour la seconde fois de ma vie. Je n’étais cependant plus l’adolescente effrayée qui était arrivée deux ans auparavant, prisonnière de la garde de la ville, mais une « ambassadrice » de l’un des plus puissants chefs des Sorcami. Même si j’appréhendais le premier contact de mes compagnons avec les hommes-sauriens, j’étais fière de pouvoir participer à ce moment historique.

Un petit vent frais parcourait les collines herbeuses entourant Sorkhoroa, me faisant frissonner sous mes vêtements de lin blanc. Lyotus ne semblait pas en être incommodé, mais je suppose que la peau écailleuse des Sorcami les protège plus efficacement que n’importe quel vêtement.

Nous avancions à pas mesuré. Je savais que les Sorcami auraient pu aller plus vite, mais ils devaient nous attendre, Ogirak et moi, car notre allure de marche était bien plus lente que la leur. Lyotus m’avait dit que nous avions près de dix lieues à parcourir pour retrouver l’endroit où les colons humains avait rejoint la route du Sud : c’était à cette allure, une marche d’une journée. Nous risquions donc d’arriver la nuit…

Cela faisait déjà plusieurs heures que nous marchions et j’étais silencieuse, absorbée dans mes pensées. J’ai alors aperçu une longue colonne de fumée noire au sud, vers notre destination. Lyotus, qui avait le regard bien plus perçant que le mien, s’est écrié :

« Des Raksûlaks ! »

Et effectivement, on distinguait autour de la colonne de fumée des petits points noirs qui tournaient et plongeaient vers le sol. C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que cela signifiait : bravant les ordres de son souverain, Riûkhlos avait attaqué mes anciens compagnons de voyage. Et l’utilisation des montures volantes lui avait permis d’arriver bien avant nous. Prenant conscience de la gravité de la situation, j’ai demandé à Lyotus :

« Lyotus, il faut que vous nous portiez, Ogirak et moi. Nous devons arriver la bas le plus vite possible ! »

« Tu as raison Liri’a », a répondu le garde Sorcami. « Monte sur mon dos, nous allons courir. »

Et c’est donc perchée sur le dos écailleux du Sorcami que nous avons parcouru les quelques lieues nous séparant du lieu de la bataille. Les hommes sauriens couraient à une vitesse phénoménale, et il ne nous pas fallu plus d’une heure pour arriver à destination.

Au fur et à mesure que nous approchions, le ciel s’obscurcissait, et la fumée venait envahir mes poumons. Bientôt j’ai pu distinguer des cris de douleur et d’agonie qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Arrivés au sommet de la colline surplombant le campement de mes compagnons, nous avons eu une vision d’horreur absolue.

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Là où s’étaient probablement tenues des rangées de tentes se trouvaient des restes noirâtres et calcinés brûlés par des torches lancées par les Sorcami. Des silhouettes humaines gisaient autour de ces cendres. La plupart étaient inertes, mais certaines bougeaient encore, se raccrochant à ce qui leur restait de vie et se tordant de douleur. Un peu plus loin se trouvaient des hommes encore debout, tentant courageusement de résister à la menace venue du ciel. Je n’arrivais pas encore à les distinguer individuellement mais je savais que le capitaine Frisûn, s’il était encore vivant, devait se trouver parmi eux.

C’est alors que j’ai vu pour la première fois de ma vie un Raksûlak. Ces êtres terrifiants étaient tout aussi reptiliens que les Sorcami et ils descendaient du ciel comme des oiseaux de proie. Ils étaient chacun monté par un Sorcami équipé de longues lances. Alors que les Raksûlaks piquaient, leurs cavaliers jetaient leurs lances sur les colons désemparés qui ne pouvaient que se protéger en levant leurs boucliers.

« Il faut arrêter ce massacre ! » ai-je hurlé à Lyotus.

Le Sorcami ne m’a pas répondu mais a commencé à dévaler la colline à toute vitesse en direction des humains. Il a alors ramassé l’une des lances qui traînaient par terre, et, de toute la force de son bras, l’a envoyé vers le Raksûlak le plus proche. La lance a fait mouche, et le Raksûlak s’est écrasé à terre. Surpris de cette résistance inattendue, les autres monstres volants se sont éloignés, laissant les humains tranquilles pour quelques instants. L’un des colons a alors sauté sur son cheval et s’est éloigné au galop en direction du sud. Il a été si vite que j’ai à peine eu le temps de reconnaître, à sa barbe, le capitaine Frisûn. Je ne pouvais pas croire qu’il s’enfuyait, laissant ainsi ses hommes aux mains des Sorcami. J’ai crié :

« Capitaine, attendez ! C’est moi Liri’a ! »

Mais ma voix s’est éteinte dans le bruit de la bataille et le capitaine a continué sa course vers le sud. Les pilotes des Raksûlak avaient d’ailleurs repris leurs esprits et certains se dirigeaient vers nous tandis que les autres continuaient leur boucherie. J’ai alors entendu une voix qui criait en Sorcami.

« Va t’en Lyotus, et emporte avec toi cette femelle humaine avant que je ne lui fasse subir le même sort qu’à ses compagnons. Ton travail ici est terminé. Tu peux dire au Sorkokia que la menace est écartée. »

C’était Riûkhlos qui avait parlé sur ce ton impératif. Il se trouvait au dessus de nous, perché sur un Raksûlak. Lyotus lui a répondu d’un air de défi :

« Je n’ai d’autre choix que de t’obéir, Riûkhlos. Mais sois assuré que le Sorkokia sera mis au courant de tes actions. »

« Laisse donc ce couard se lamenter. J’ai fait ce qui était nécessaire pour notre peuple et je n’ai pas à en avoir honte. »

Riûkhlos a alors fait tourner son Raksûlak et est parti. La plupart des humains était à présent à terre. Il y avait là près de la moitié de l’équipage de l’Amatshîme, si j’avais bien compté. Alors que Lyotus s’en allait, cette vision d’horreur est restée à jamais gravée  dans ma mémoire, me montrant que même un peuple aussi raffiné que les Sorcami était capable de la pire barbarie…