Hînkon ardayn (13)

Hînkon ardayn (13)

Je n’aurais jamais imaginé qu’un bâtiment à l’allure si austère puisse contenir tant de merveilles. L’intérieur de la pyramide centrale de Sorkhoroa était, contre toute attente, très brillant. De nombreuses ouvertures apportaient la lumière du jour jusque dans ses recoins les plus reculés. Les grandes fresques colorées recouvrant la plupart des murs ajoutaient encore à cette impression de luminosité. Certaines ouvertures présentaient de magnifiques vitraux dont le chatoiement multicolore réjouissait les yeux. Même le palais de Shâminid où j’étais née ne pouvait rivaliser avec cette splendeur. J’étais subjuguée à un tel point que j’en oubliais presque ma condition de prisonnière.

J’ai cependant rapidement été rappelée à la réalité, lorsque les Sorcami m’ont fait rentrer dans une pièce qui ressemblait à une salle d’audience. Au fond de la pièce se trouvait en effet une estrade surmontée de trois sièges richement ornés. Sur le siège central était assis un imposant homme-saurien, vêtu d’une simple robe blanche. Arrivé à quelques toises de ce notable, les gardes m’accompagnant m’ont fait m’agenouiller, en signe de soumission. Puis ils ont commencé à parler, utilisant leur langage étrange. Les gardes faisaient clairement leur rapport à ce qui ne pouvait être que leur maître, et je savais que j’étais une importante partie de ce rapport.

Lorsque les gardes eurent fini de s’exprimer, le maître Sorcami s’est tourné vers moi et a commencé à me parler. A ma grande surprise, j’ai reconnu la langue qu’il employait. Ce n’était plus la langue étrange des Sorcami, mais une forme archaïque du Dûeni…

Le Dûeni n’est pas ma langue maternelle, et bien que j’aie suivi des cours étant enfant, je ne maîtrisais qu’imparfaitement cette langue. J’étais bien plus à l’aise avec le Sorûeni mais  je pouvais malgré tout comprendre sans trop de problèmes le Dûeni. Le vocabulaire des deux langues était en effet très proche, celles-ci provenant d’une racine commune. J’ai donc fait de mon mieux pour répondre à la première question du Sorcami, qui était d’ailleurs très simple.

« D’où venez vous, humaine ? »

« Je viens de par delà la mer, seigneur. » ai-je répondu le plus humblement possible, espérant ne pas avoir fait de faute.

Le visage reptilien du Sorcami s’est alors contracté en une expression étrange, que j’ai interprété comme étant de la consternation. A coté de moi, les gardes ont commencé à chuchoter entre eux, comme si quelque chose n’allait pas.

« Ne me mentez pas, humaine ! » tonna alors le maitre Sorcami. « Les humains de Dûngen n’ont pas le droit de venir sur ces terres. »

La voix du Sorcami était terrifiante mais j’ai réussi à tenir bon. Mes pensées s’emballaient. Le Sorcami avait utilisé le terme de Dûngen pour désigner l’endroit d’où je venais. C’était, dans les légendes, le nom de l’Empire de Dûen avant la guerre des Sables et la sécession du royaume de Sorûen. Dans tous les cas, cela faisait au moins plusieurs siècles que l’Empire de Dûen n’avait été désigné sous ce nom.

« C’est pourtant de là que je viens, seigneur. Je suis venue sur un grand navire avec de nombreux compagnons. Nous voulions savoir ce qui se trouvait à l’ouest. »

Le Sorcami s’est alors levé de son siège et s’est approché de moi. J’ai senti la chaleur de son souffle sur mon visage.

« Vous semblez sincère, humaine. Et votre façon de parler est étrange, même pour quelqu’un de votre espèce. Je vais devoir en référer au Sorkokia. »

Le Sorcami a fait un geste de la main, et ses gardes se sont à nouveau saisis de moi, m’emmenant hors de la salle. Il m’ont conduit dans une petite salle obscure située au plus profond de la pyramide et m’y ont laissé, avec pour seul compagnon un bol rempli d’eau.

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Les sentiments qui m’agitaient étaient nombreux, je passais du désespoir à la curiosité à la peur, retournant dans ma tête toutes sortes de scénarios. Au bout d’un moment, la fatigue a fini par avoir raison de moi et je me suis endormie sur le sol froid de ma cellule.

Lorsque je me suis réveillée, j’ai tout de suite senti une présence autre que la mienne dans le petite pièce. D’instinct, je me suis reculée, et je n’ai pu cacher ma surprise lorsque j’ai constaté que c’était un humain qui se tenait là. Il s’agissait clairement de l’un de ces serviteurs humains en robe blanche qui habitaient à l’extérieur de la pyramide. Il s’est d’ailleurs adressé à moi en Dûeni.

« Je suis Ogirak, et je suis chargé de vous préparer pour l’audience. »

« Audience ? De quoi parlez-vous ? » ai-je demandé, inquiète.

« Vous allez être conduite devant le Sorkokia, qui a des questions à vous poser. Je serai votre traducteur, car vous ne parlez pas notre langue. Mais d’abord, vous devez vous laver et enfiler la tenue céremonielle. Suivez-moi je vous prie. »

Je savais que le mieux pour moi était de me conformer aux instructions d’Ogirak. Je l’ai donc suivi dans une salle d’eau où des femmes m’ont lavées puis m’ont donné une de ces tuniques blanches omniprésente. Lorsque je suis sortie, Ogirak m’attendait.

« Bien. Venez avec moi à présent. Le Sorkokia n’aime pas attendre. »

J’ai donc emboité le pas à cet homme étrange. Le Sorkokia était, comme j’allais le découvrir plus tard, le patriarche de ce clan Sorcami, l’équivalent d’un roi pour ce peuple. Mais j’étais loin de me douter du sort qu’il me réservait.

***

Le sentier lumineux était bien plus long que ne l’avait imaginé Wicdel. Il semblait serpenter sans fin dans la forêt d’Oniros. Bientôt les ruines de la cité des Anciens disparurent aux yeux du jeune homme et de ses compagnons, ne laissant comme seul point de repère que l’étrange lumière du sentier.

« Ne vous éloignez pas du chemin, ordonna Ethwinok aux deux humains. Nul ne sait quelles horreurs se cachent dans les profondeurs de la forêt. Les péchés des Anciens ont donné naissance à des créatures que personne ne voudrait rencontrer. »

Wicdel et Maychiri n’avaient pas besoin de l’avertissement du Sorcami. Il ne leur serait jamais venu à l’idée de s’aventurer dans les ténébres boisées entourant le chemin. Wicdel ne pouvait cependant s’empêcher de les scruter, cherchant désespérément quelque indice du pasage de Liri’a, trois siècle auparavant.

Mais alors qu’il regardait autour de lui, Wicdel ne prêtait pas attention à ce qui se trouvait sous ses pieds, et c’est donc avec une certaine surprise qu’il sentit l’un des pavés du chemin s’enfoncer sous son poids, déclenchant devant lui une explosion de lumière…