Glace – Épilogue (3)

Glace – Épilogue (3)

La forteresse d’Oeklhin était en pleine effervescence. Depuis qu’elle avait élu domicile dans l’herboristerie, Lanea n’avait jamais vu une telle activité. C’était comme si un siège se préparait. En moins d’une semaine, la garnison et la garde impériale avaient doublé d’effectifs, et les troupes continuaient à arriver.

Oeklos avait apparemment rappelé une grande partie des troupes qui se trouvaient dans l’ex-royaume des mages. Était-ce pour préparer une opération militaire d’envergure ? Une invasion ? Ou pour assurer une meilleure protection de la forteresse ?

Il était impossible de connaître la cause de tout ce remue-ménage. Lanea n’avait plus aucun agent infiltré dans le cercle intérieur de l’empereur depuis le départ de Djashim, et les portes de la Tour lui étaient fermées.

Il était évident qu’un événement de la plus haute importance s’était produit récemment. Le Ûesakia, en visite auprès d’Oeklos avait été contraint de repartir assez précipitamment. Les rumeurs racontaient que l’empereur avait accepté toutes ses demandes en échange d’un renouvellement de l’alliance militaire avec Sorcamien. Le Juge Suprême des Sorcami avait donc quitté Oeklhin avec sa garde, six jours auparavant. Lanea avait ordonné à deux de ses hommes de les suivre, mais elle n’attendait pas de leurs nouvelles avant au moins deux semaines.

Elle avait besoin d’informations plus rapidement. Cela faisait une semaine que le branle-bas avait commencé, et sa connaissance de la situation était proche du néant ! La jeune femme se leva du rocher sur lequel elle était assise. Elle n’apprendrait rien de plus à observer les soldats s’activer comme des fourmis.

Le vent glacial se mit à souffler sur son visage, piquant ses lèvres séchées par le froid. Il était temps de rentrer. Elle emprunta le chemin la menant vers l’herboristerie.

La boutique était vide. Les clients se faisaient plutôt rares depuis que la garde avait été renforcée. Cela n’arrangeait pas du tout Lanea. Les échanges commerciaux étaient une source d’information non négligeable, sans parler d’un bon moyen pour transmettre des messages. Il allait falloir être encore plus discret, à présent.

La jeune femme s’assit sur une chaise en osier et soupira. Se concentrant sur sa respiration, elle essaya de vider son esprit de toutes ces pensées parasites. C’était peine perdue. Elle savait pourtant que cela ne servait à rien de ressasser encore et toujours les mêmes idées dans sa tête, mais elle n’arrivait pas à s’en débarrasser. Ses réflexions tournaient en rond, lui donnant presque le vertige. Elle finit par se lever et faire les cent pas.

C’est ainsi qu’Erûciel la trouva, au moment ou il franchit la porte de la boutique. Lanea se jeta sur lui, bouillonnant de questions.

– Alors ? demanda-t’elle.

Le vieil homme sourit philosophiquement.

-Il va falloir nous armer de patience, Lanea, répondit-il sobrement.

– Rien du tout ? insista la jeune femme.

– Il y a bien quelques rumeurs, mais rien de vérifié, ni de certain. Et vu votre nervosité, je ne suis pas sûr que…

Lanea sentit l’impatience la gagner.

– Ce n’est pas à vous de décider ce que je dois savoir ou non ! Je suis votre égale, souvenez-vous en ! Et j’ai besoin de toutes les informations disponibles si je veux pouvoir guider efficacement notre mouvement de résistance.

L’ex-mage hésita encore un petit moment. Il finit par soupirer.

– Très bien. Mais il ne s’agit pas là de renseignements fiables, je vous le répète. J’ai discuté avec un des sergents de la garde un peu bavard, et il m’a dit avoir surpris une conversation dans les quartiers des officiers. D’après lui, il se serait produit quelque chose dans un des pays hors de la zone des nuages. Et cet événement inquiète beaucoup l’empereur, s’il faut en croire les officiers.

– Dans quel pays ? demanda Lanea.

– Je n’en sais rien, un des ex-royaumes du sud, je suppose. Mais n’allez pas penser immédiatement à Sorûen. Cela pourrait très bien être Sanif ou même Omirelhen ! Nous ne pouvons tirer aucune conclusion pour le moment. Mais nous le saurons bientôt, j’imagine.

– Et si Djashim… Lanea laissa sa phrase en suspens.

– Les suppositions ne servent à rien. Nous devons en apprendre plus avant de nous perdre en conjectures.

Lanea s’apprêtait à répondre de manière cinglante, mais elle s’arrêta pour parler d’un ton plus calme.

– Vous avez raison, mais cela ne nous empêche pas de nous tenir prêts. L’empire est sur le pied de guerre. Nous ignorons pourquoi et contre qui, mais nous devons nous préparer à tout faire pour aider ce potentiel allié.

Erûciel sourit.

– Voilà la Lanea que je connais, dit-il. Je vais voir si je peux faire passer le message à nos « fournisseurs ». Les ports du sud de Dafashûn sont susceptibles d’être informés plus rapidement que nous.

– Parfait.

Lanea posa sa main sur l’épaule d’Erûciel. Quoi qu’il ait pu se passer, cela avait mis Oeklos en émoi. C’était un bon signe : le vent était peut être en train de tourner. Tout ce qui pouvait faire douter l’empereur était bon à prendre. Il y avait là une opportunité à saisir.

La jeune femme se rassit alors sans ajouter un mot, regardant Erûciel s’éloigner dans l’arrière boutique. Elle ferma les yeux et se mit à imaginer être dans un jardin en plein soleil. Elle sentait presque les chauds rayons de l’astre du jour sur sa peau. Elle oublia, pour un moment, la chape de plomb qui recouvrait le ciel. Pour la première fois depuis cinq ans, elle apercevait une lueur à travers les ténèbres.