Glace – Épilogue (2)

Glace – Épilogue (2)

Chînir s’assit sur le confortable fauteuil en bois massif. La salle de réunion du palais comtal était à la fois immense et splendide, mais le chef nomade ne s’y sentait pas vraiment à l’aise. En observant tout ce luxe, il ne pouvait s’empêcher que c’étaient les vies de ses ancêtres qui avaient permis l’existence de ce palais. Ce n’était que juste retour des choses qu’il y prenne place, et pourtant, il avait l’impression d’être hors de son élément.

La table devant laquelle il se trouvait avait des proportions déraisonnables. En face de lui étaient assis Aridel, Djashim, et le comte de Samar, fermement encadré par deux soldats Sorûeni, leurs mains sur les épaules de l’obèse.

Le chef nomade avait encore du mal à réaliser la portée des récents événements. Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait jamais pu imaginer un tel dénouement. Il regarda Aridel. Le guerrier avait eu beau protester, il était devenu, aux yeux de Chînir et de la plupart de ses semblables, un Dasam. Comment ne pas voir en lui un ange envoyé par Erû pour les libérer de l’oppression d’Oeklos ? Quiconque en doutait n’avait qu’à observer son armure et la puissance qui s’en dégageait pour avoir la preuve de sa nature divine.

Aridel était devenu un symbole, celui dont tout ceux qui rêvaient de contrer Oeklos avaient besoin pour agir et commencer à lutter. Même Chînir n’arrivait plus à voir en lui l’homme qu’il avait connu presque cinq ans auparavant. Il était devenu autre chose, un signe du destin.

Le fait que Djashim et Aridel ses connaissaient déjà, n’était, par exemple, pas une coïncidence. Cela avait permis au Dasam de désamorcer en un clin d’oeil l’absurde situation dans laquelle les deux généraux se trouvaient, forcés à lutter alors qu’ils étaient en réalité des alliés. Ils avaient ainsi rapidement conclu un accord, et Djashim avait officiellement placé ses légions sous le commandement de Codûsûr, le véritable roi de Sorûen et suzerain de Chînir. Le roi n’était pas encore présent mais Chînir agissait comme son représentant, et était de fait l’officier le plus haut gradé à Samar.

Bien sûr certains officiers des légions impériales avaient protesté, témoignant d’une loyauté presque incompréhensible envers Oeklos. Ce n’était cependant pas la majorité, loin de là, et ces quelques réfractaires avaient été arrêtés et jetés au cachot. Quant aux sous-officiers et aux soldats eux-mêmes, ils n’étaient que trop heureux de cesser le combat et de continuer à recevoir leur solde tout en servant un nouveau maître, peut-être moins exigeant que l’empereur. Il restait à présent à voir si Chînir saurait gagner leur loyauté, mais le chef nomade était assez confiant. La politique d’Oeklos n’avait jamais été appréciée dans la région.

La cité de Samar elle-même était devenue beaucoup plus calme depuis l’annonce de la victoire. Les tirs de mortiers avaient cessé, et les travaux de reconstruction des fortifications avaient déjà commencé. Samar allait devenir la base d’opération de la résistance, et il était vital que ses installations portuaires soient protégées afin de maintenir le flot de provisions.

Chînir se concentra. Il s’occuperait de tout cela plus tard. L’heure était à des préoccupations plus officielles. Il tourna son regard vers le comte tandis qu’un de ses hommes déposait un document devant l’obèse.

– Borinem, comte et seigneur de Samar. Vous êtes le représentant officiel de l’autorité du Nouvel Empire et avez reçu pouvoir de l’empereur Oeklos pour traiter ses affaires en son absence. Niez-vous ce fait ?

– No.. non, balbutia l’homme, terrorisé.

– Très bien. Il est donc de mon devoir de vous informer que les légions impériales de Samar se sont rendues et ont prêté allégeance à Codûsûr Ier, souverain légitime de Sorûen. Il n’y a donc aucune raison à présent que l’empereur conserve ses droits sur la région et le comté de Samar. Le document que vous avez devant officialise ce transfert de pouvoir, et fait de notre région l’embryon d’un nouveau royaume de Sorûen. Acceptez-vous de le signer sans conditions ?

Des gouttes de sueurs perlaient sur le front du comte, et la peur se lisait dan ses yeux. Il savait bien sûr que s’il ne signait pas, il perdrait la vie sur le champ. L’homme semblait encore plus laid que dans les souvenirs du chef nomade, si c’était possible. Il s’agissait vraiment d’un des pires spécimens d’humanité qu’il lui ait été donné de voir. Et dire qu’Ayrîa avait dû partager son lit…

– J’acc… j’accepte, finit-il par dire.

Le comte se saisit de la plume qui se trouva devant lui et signa d’une main tremblante, poussé par sa propre lâcheté. Comment un homme comme lui avait pu se retrouver à un tel poste ? Cela resterait éternellement un mystère pour Chînir.

Il s’empara du document et fit un signe de tête à ses hommes, qui firent sortir le comte. Le chef nomade constata avec mépris que l’obèse avait souillé son pantalon. Il s’efforça d’ôter l’image de sa tête avant de se diriger vers le grand balcon, suivi par Aridel et Djashim.

***

Une foule immense était assemblée dans la cour. Habitants de Samar, nomades Sorûeni, légionnaires impériaux, tous étaient là, remplis d’un secret espoir, discutant bruyamment des derniers événements. Ils entrevoyaient la fin de leur misère et un avenir moins sombre.

Lorsque Chînir et ses deux compagnons apparurent sur le balcon, tous se mirent à les acclamer par des vivats plus forts que le son de n’importe quel canon. Le chef nomade se laissa porter pendant un moment par cette joie puis leva les mains pour demander le silence. Il parla alors d’une voix forte, la foule buvant chacun de ses mots.

– Hommes et femmes de Samar ! annonça-t’il en brandissant le document paraphé par le comte. Nous avons connu une des périodes les plus sombres de notre histoire, mais Erû ne nous a jamais oublié. Aujourd’hui nous en avons la preuve. Pour la première fois en quatre ans, l’empire d’Oeklos a reculé. Samar est officiellement la première ville libre du royaume de Sorûen !

A ces paroles, la foule éclata et vivats et applaudissements. Chînir laissa l’enthousiasme retomber un peu avant de reprendre.

– Notre tâche est cependant loin d’être terminée. Nous ne pourrons réellement crier victoire que lorsqu’Oeklos et ses troupes auront définitivement quitté notre Royaume. Je sais que je peux compter sur vous pour m’aider à continuer la lutte ! Et vous pouvez, comme moi, avoir confiance dans notre victoire. Erû est à nos côtés. (Il désigna alors Aridel) Il nous a envoyé son messager pour nous protéger de la magie démoniaque de l’empereur ! Personne ne put résister à un Dasam ! Pour Sorûen ! Pour la liberté ! Sus à l’empereur !

La foule se mit à hurler de joie. Derrière elle le soleil brillait de tous ses feux. Chînir ne put s’empêcher de sourire. L’espoir était réellement revenu.