Glace -Épilogue (1)

Glace -Épilogue (1)

Imela sentait le vent marin lui caresser le visage. La sensation lui avait manqué durant ces semaines passées sur la banquise. Sur le pont du Fléau des Mers, elle se sentait chez elle, et le mouvement du navire filant sur l’océan la calmait, lui faisant presque oublier ses soucis actuels.

Demis était à la barre, ajustant le cap en observant régulièrement le compas qui se trouvait devant lui. Imela lui faisait entièrement confiance quant à la conduite du navire. Elle préférait se concentrer sur l’avenir, les cheveux au vent, la brise marine imprégnant ses sens. Qu’il était bon d’être de nouveau en mer ! Elle se raccrocha aussi longtemps que possible à ce moment de bonheur, mais ses sombres pensées finirent par la rattraper.

Elle ne pouvait pas oublier son échec à trouver Dalhin, et la disparition d’Aridel la hantait. Elle se perdait en conjectures sur le sort de son compagnon et amant. Même Itheros avait été dans l’incapacité de les éclairer sur ce qui s’était produit au milieu de la banquise. Il était évident, bien sûr, qu’ils avaient été téléportés près du Fléau des Mers en entrant dans la chambre des Anciens. Il était de même certain qu’Aridel était entré avant eux dans cette pièce. Il paraissait donc logique de supposer qu’il avait été lui aussi téléporté, mais la question était : où cela ? Et bien sûr il n’y avait aucune réponse.

L’orbe des Anciens auraient peut-être pu apporter quelques éclaircissements, mais elle était restée sur l’île, au milieu de l’étendue glacée. Et Imela doutait fortement de pouvoir retrouver cet endroit sans guide pour lui montrer le chemin. Même si elle avait pu, jamais elle n’aurait demandé à ses hommes de revivre les horreurs et les privations de leur marche sur la glace. Il fallait aller de l’avant. Ses espoirs ne s’étaient pas concrétisés, mais elle était toujours vivante, et elle était persuadée qu’Aridel aussi. C’était cela le principal. Elle le retrouverait, même si elle devait y consacrer sa vie !

En attendant, le Fléau des Mers avait besoin de refaire provision, et Imela avait donc décidé de faire route vers les côtes de Setirelhen. Elle avait de nombreux contacts parmi les contrebandiers qui sillonnaient les ports du royaume, et plusieurs d’entre eux lui devaient des faveurs. Qui savait : peut-être même auraient-ils des nouvelles d’Aridel ? C’était un espoir auquel il ne valait mieux pas s’accrocher, mais Imela s’y attardait plus que de raison.

La capitaine sentit alors une présence à ses côtés. C’était Daethos. Comme à son habitude, l’expression du Sorcami était indéchiffrable. Imela savait cependant que la disparition d’Aridel l’avait beaucoup marqué. L’homme-saurien n’avait jamais été très bavard, mais depuis leur retour à bord, il n’avait pratiquement pas dit un mot. Imela eut donc beaucoup de mal à cacher sa surprise lorsqu’il lui adressa la parole :

– Capitaine-Imela, dit-il de sa voix sifflante, j’ai une requête à vous soumettre.

– Je vous écoute, Daethos, balbutia-t’elle en réponse.

– Je souhaiterais, si vous le pouvez, que vous me déposiez en Niûsanif dès que possible. Je voudrais retourner auprès des miens, à présent.

Imela écarquilla les yeux.

– Vous voulez nous quitter ? s’exclama-t’elle. Mais Daethos, nous…

– J’avais une dette d’honneur envers Aridel et ses héritiers, coupa le Sorcami de manière très inhabituelle. J’ai failli à cette tâche et l’objet de mon serment est à présent hors de ma portée. La honte de cet échec rejaillit sur moi et sur les miens, mais je ne peux abandonner mon autre responsabilité. Ma place est à présent auprès de mon peuple. C’est pour cela que je vous soumets humblement cette requête.

Imela regarda le Sorcami d’un air triste, jaugeant sa détermination. En tant que capitaine et meneuse d’hommes, elle comprenait son raisonnement, mais elle ne pouvait pas abandonner Aridel.

– Aridel n’est pas mort, Daethos ! J’en suis certaine !

– Il est peut-être ainsi, capitaine-Imela, mais si tel est le cas, il n’y a rien que nous puissions faire pour lui, à présent. Je ne peux m’accrocher à un simple espoir. Mon peuple a également besoin de moi.

Il laissa flotter un silence. Imela savait que la décision de l’homme-saurien était prise. Elle ne parviendrait pas à le convaincre de la suivre.

– Très bien, finit-elle par dire. Mais je ne peux pas vous amener directement en Niûsanif. Nous devons d’abord faire escale en Setirelhen pour faire le plein de provisions. Je vous donne cependant ma parole que si nous n’apprenons rien sur Aridel à ce moment, nous prendrons la route pour la république, où vous pourrez débarquer. Cela vous convient-il ?

– Parfaitement, capitaine-Imela. Je vous remercie de votre compréhension.

L’homme-saurien s’en alla comme il était venu, laissant la jeune femme seule face à ses pensées.

Le Fléau des Mers, poussé par le vent de nord, continuait d’avancer sur l’océan aussi sombre que le ciel. Imela, en observant ce triste spectacle, sentait son espoir l’abandonner petit à petit. Reverrait-elle Aridel ? Peut-être le jour où ces satanés nuages disparaîtraient…