Fuite (5)

Fuite (5)

C’était la première fois qu’Aridel pénétrait au cœur de la ville de Sortel. Un laissez-passer royal était en effet nécessaire à tout voyageur qui voulait passer les grandes portes de l’enceinte intérieure, et il était rare que des mercenaires à la solde du plus offrant en obtiennent un.

En dépit de la gravité de la situation, Aridel ne put s’empêcher d’admirer l’architecture du mur de l’enceinte datant de l’époque où les Sorcami régnaient sur Sorcasard. Chaque pierre était finement sculptée, s’emboitant parfaitement avec ses voisines pour former une gigantesque fresque relatant les exploits guerriers des clans Sorcami. L’histoire des Sorcami était partie intégrante de la culture de Sortelhûn, cette fresque leur permettait ainsi de ne pas oublier leur passé d’esclaves. La soif de liberté des Sorteluns leur avait permis de rejeter le joug des Sorcami, mais aussi, trois cents ans plus tard, celui de l’empire de Dûen, et ce peuple était fier de son histoire. Les Sorteluns étaient des gens déterminés : même s’ils étaient peu préparés à la bataille, ils possédaient une incroyable volonté et ils combattraient pour leur pays. C’était une pensée encourageante et Aridel s’y accrocha un moment.

La voix d’Emûnel tira le mercenaire de sa rêverie.

« Nous sommes autorisés à entrer. Suis-moi, ils nous faut rejoindre sans tarder la caserne centrale, qui abrite le commandement militaire de Sortelhûn. »

Aridel acquiesça, et tous deux se mirent en route, parcourant rapidement les pavés des rues de Sortel. Ils arrivèrent bientôt devant un grand bâtiment qui n’était curieusement gardé que par deux soldats. Emûnel leur montra son laissez-passer et les deux amis furent admis à l’intérieur sans autre forme de procès.

Contrairement à la demeure d’Emûnel, la caserne était d’une austérité déconcertante. Les murs de grès laissés à nu baignaient dans une ombre quasi permanente, donnant au visiteur l’impression de se trouver dans une caverne. Emûnel semblait cependant bien connaître les lieux, et il guida Aridel d’un pas sûr jusqu’à la porte d’une grande pièce située presque au centre de la caserne.

Une grande animation régnait dans la caserne et plusieurs fois Aridel dut éviter des soldats qui couraient dans les couloirs, chargés de divers coffres et objets. Le mercenaire fut donc soulagé d’arriver à destination sans avoir bousculé personne.

« Voici le bureau du capitaine Kalorak, mon principal contact au sein de l’armée Sortelune, annonça Emûnel. Il s’occupe principalement du renseignement militaire. »

Alors qu’il parlait, Emûnel avait frappé à la porte. Il fut gratifié d’un « Entrez ! » prononcé d’une voix forte. L’ex-mercenaire ouvrit, laissant apparaître, assis derrière un large bureau, un personnage à l’allure impressionnante affublé d’une grande barbe noire qui lui donnait l’air d’un ours.

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« Emûnel ! s’exclama-t-il. J’imagine que votre venue n’est pas une simple visite de courtoisie. Lorsque l’on m’a annoncé que vous désiriez me voir urgemment, ma première réaction a été « Encore une mauvaise nouvelle ! ». Donc allez-y, déballez votre sac. »

A ce moment, le capitaine sembla remarquer pour le première fois la présence d’Aridel.

– Et qui avons nous là ? Votre ami à une tête d’Omirelin où je ne m’y connais pas !

– Son nom est Aridel, Kalorak, répondit Emûnel. Il arrive tout juste de Fisimhen via la frontière Est. C’est le témoin direct de tout ce que je vais vous raconter.

– Et bien allez-y, je suis tout ouïe.

Emûnel résuma alors tout ce que lui avait raconté Aridel pour le capitaine. Ce dernier écouta attentivement, sans interrompre une seule fois son interlocuteur. Ce n’est que lorsqu’Emûnel eut fini qu’il se mit à parler d’un ton presque mélancolique.

« De mauvaises nouvelles, comme je le craignais. Mais pas vraiment une surprise. Nous soupçonnions depuis un bon moment que la stratégie d’Oeklos consistait à nous prendre en étau. Ce que vous venez de raconter ne fait que nous en donner la confirmation. Il est peu probable que cela nous fasse changer notre plan. Notre meilleur espoir est d’arrêter l’avance des Sorcami au sud, sur les berges de l’Ikrin. Si nous y parvenons, l’armée qui arrive par le Nord représentera peu de danger… Si nous y parvenons… »

Kalorak avait répété cette phrase d’un air dubitatif, comme s’il ne croyait pas en la victoire. C’était une attitude défaitiste qui surprit Aridel, particulièrement de la part d’un Sortelun.

La porte du bureau de Kalorak s’ouvrit alors brusquement, cédant le passage à un homme qui, malgré ses cheveux et sa barbe presque blancs, ne pouvait avoir plus d’une trentaine d’années. Il portait une longue robe de couleur blanche, caractéristique des mages.

– Capitaine, c’est intolérable ! Je viens d’apprendre que vous aviez donné l’ordre a vos hommes d’emporter tous les onguents et les linges de soin de la caserne. Comment espérez vous que je fasse mon travail si…

– Ne vous inquiétez pas, Domiel, coupa le capitaine. Vos précieuses potions ne partiront pas seules : vous les accompagnerez. Je crois que vos services nous seront plus utiles si vous restez a proximité des troupes. »

Le mage resta interloqué un moment, ne sachant que répondre. C’est avec une voix plus calme qu’il finit par parler :

– Vous avez probablement raison. Mais j’aurais aimé être prévenu à l’avance. Je vais avoir de nombreux préparatifs à faire et ce qu’ont pris vos soldats risque fort de se révéler insuffisant.

– J’ai toute confiance en vous, Domiel. Avant que vous ne partiez, laissez moi au moins vous présenter nos invités, porteurs de précieux renseignements.

Se tournant vers Aridel et Emûnel, le capitaine introduisit le mage :

« Messieurs, voici Domiel Easor, arrivé il y a deux ans de Dafashûn. Vous aurez sûrement remarqué qu’il est un agoblûnen, un mage guérisseur et nous avons la chance de le compter parmi nos effectifs. Il est le chirurgien en chef de l’armée. Domiel, vous avez devant vous Emûnel, l’un des meilleurs agents de renseignement que je connaisse et son ami Aridel qui revient de Fisimhen. »

Le mage s’inclina en une courbette presque comique, alors qu’Aridel et Emûnel se contentaient de le saluer d’un signe de tête. Alors qu’un silence pesant commençait à s’installer, Aridel se mit à parler.

« Capitaine Kalorak, si je suis venu jusqu’ici, ce n’est pas juste pour accompagner Emûnel ou renforcer la crédibilité de ses propos. Comme vous l’aurez compris, j’ai une certaine expérience du combat, et je souhaiterai mettre mon épée au service de l’armée de Sortelhûn dans les épreuves à venir. »

Le visage de Kalorak marqua pour la première fois une surprise non feinte, mais c’est avec une pointe de fierté qu’il répondit :

– Nous avons besoin de tous les bras que nous pouvons trouver dans la bataille qui nous attend. J’accepte avec joie et honneur votre proposition. Je crois pouvoir sans crainte faire de vous un sergent, nous en manquons cruellement. Je ne peux cependant vous accorder aucun temps de repos, la mobilisation a déjà commencé.

– Je ne l’entendais pas autrement capitaine. Dites moi juste où je peux trouver mon équipement de combat et je serai prêt à partir.

Le capitaine sourit.

« Je vois que vous êtes décidé. » Kalorak se mit à griffonner sur un morceau de parchemin. « Portez ceci au lieutenant Daikald, il s’occupe des fournitures. Il vous fournira un uniforme de sergent. Domiel va dans cette direction et vous montrera où se trouve la réserve. A présent, je crois qu’Emûnel et moi avons quelques détails à discuter. »

Aridel serra alors la main de son compagnon, et, sans un mot, suivit le mage qui quittait déjà la pièce. Une fois à l’extérieur, celui-ci se mit à parler d’un air presque dédaigneux :

– Vous devez être soit fou soit suicidaire. Le combat qui s’approche est désespéré. Vous auriez dû partir tant que vous le pouviez.

– Vous oubliez que j’arrive d’une zone déjà touchée par cette guerre. Je sais me battre : je ne vais pas continuer à fuir et laisser d’autres combattre à ma place. De plus le sort que les Sorcami réservent à la population de Sortelhûn si nous échouons sera probablement moins enviable que celui d’un soldat mort au champ d’honneur.

Le mage Domiel ne sut que répondre, et tous deux marchèrent donc en silence, conscients chacun à leur manière de la terrible épreuve qui les attendait.