Fuite (4)

Fuite (4)

Le roi Leotel fut le seul à oser prendre la parole une fois le récit d’Itheros terminé. Le souverain d’Omirelhen s’inclina profondément devant son homologue Sorcami et déclara d’un ton solennel:

« Itheros, vous ne portez peut-être plus le titre de Ûesakia des Sorcami, mais vos actions font de vous l’un des plus grand souverains qu’il m’ait été donné de connaître. Je ne saurai trop vous exprimer ma gratitude et celle de mon peuple. Ce conseil s’est réuni pour discuter des différentes options qui s’offrent à nous face à la menace de Fisimhen et c’est avec un grand honneur que je vous invite à y prendre place. Vos suggestions seront les bienvenues. »

Shari ne put s’empêcher de noter la grimace qu’afficha la princesse Delia en entendant les paroles de son père. La présence du Sorcami semblait clairement l’incommoder. Il s’agissait d’une réaction bien étrange de la part de l’héritière d’une famille connue pour ses liens avec les hommes-sauriens. Shari n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur les sentiments de la princesse, car Itheros avait repris la parole.

« Au milieu de tous ces présages de guerre, je vous apporte aussi une bonne nouvelle. Je pense que le royaume d’Omirelhen a peut-être les moyens de se protéger de la menace des vers célestes. »

Ces mots firent l’effet d’une bombe sur l’assemblée. Des murmures de surprise et d’exclamation forcèrent le Sorcami à s’interrompre un long moment. Bientôt, cependant, ce brouhaha cessa, dompté par le regard sévère du roi Leotel, et Itheros put reprendre.

 

« Nous disposons à Sorcakin d’archives très anciennes, certaines datant même de l’époque où les Anciens dominaient le planète. Je m’intéresse beaucoup à l’histoire du continent de Sorcasard, et lorsque que j’étais Ûesakia, il m’arrivait de passer des heures à parcourir ces antiques documents. C’est lors d’une de ces lectures que j’ai découvert que les Anciens, soucieux de se protéger et de garder le contrôle de leurs vers avaient construit des dispositifs de défense à travers tout le continent de Sorcasard. Certains ont été détruits par mon peuple lors de notre conquête, mais pas tous. Et si j’en crois les archives, l’un de ces boucliers protecteurs se trouverait dans la péninsule d’Omirelhen. Une fois activé, cette appareil aurait le pouvoir de protéger toute la péninsule, l’immunisant contre la puissance des vers. »

A ces mots, le prince Sûnir ne put s’empêcher d’interrompre Itheros.

– Incroyable ! Et savez-vous exactement où en Omirelhen se trouve ce bouclier ?

– Hélas non, mon jeune ami. Les Anciens disposaient de moyens extraordinaires pour cacher leurs artefacts, et nous n’avons jamais pu trouver ce bouclier. Mais rassurez-vous : je ne vous en aurais jamais parlé si je n’avais quelques soupçons sur son emplacement.

– Des soupçons ? Quel genre de soupçons ?

Le roi Leotel n’avait pu empêcher son fils d’interrompre de nouveau le Sorcami, mais son regard marquait nettement sa désapprobation. Itheros était cependant d’un naturel patient, et il répondit calmement.

– Ne soyez pas si pressé, bouillant ami, dit le Sorcami avec ce qui pouvait s’apparenter à un sourire sur son visage reptilien. Je pense que vous vous rappellerez qu’il y a de cela près de cent cinquante ans, votre propre ancêtre, le roi Leotel 1er, a, en ma compagnie, combattu le mage noir Cersam Gindûn, la plus grande menace qu’ait connu le royaume d’Omirelhen. Cet infâme démon avait établi sa forteresse dans le comté de Rûmûnd, au sud-est d’Omirelhen.

– Nous nous en souvenons, bien sûr, répondit Leotel, devançant son fils.

– Et bien, j’ai des raisons de penser que le choix de Rûmûnd n’avait pas été, pour Cersam Gindûn, le fruit du hasard. Bien sûr la proximité de la forteresse avec Sorcamien était un avantage, mais je soupçonne que la présence d’artéfacts magiques dans la région a pesé sur la décision du mage noir. Cersam Gindûn a emporté bien des secrets dans la tombe, mais sa connaissance de la magie des Anciens était indiscutable. Il est également indubitable qu’il avait accès à des sources inconnues de magie. Et c’est à Rûmûnd que ses pouvoirs se sont réellement révélés.

En outre, lorsque les hommes-sauriens étaient encore maîtres de la péninsule d’Omirelhen, nous considérions la région de Rûmûnd comme dangereuse, et certains esprits superstitieux la disaient hantée. La combinaison de ces deux informations me laisse à penser que Rûmûnd recèle certains secrets des Anciens. C’est donc à mon avis là qu’il faut commencer vos recherches du bouclier de protection.

La mention de la forteresse de Rûmûnd avait plongé le roi Leotel dans une profonde réflexion. A la fin du récit d’Itheros, il resta silencieux un moment, ses yeux trahissant une intense activité. Shari, comme tous les autres membres du conseil, avait le regard fixé sur lui, attendant de connaître le fond de ses pensées. Le souverain d’Omirelhen finit par annoncer d’un ton grave :

– Vos paroles sont empreintes de sagesse, Itheros. Rûmûnd, le fief confié à mes ancêtres il y a cent-cinquante ans, a toujours été une région étrange, où le pouvoir des Anciens imprègne la terre. La bibliothèque de la forteresse regorge d’ouvrages ancestraux que même nos plus grands savants et mages n’ont pu déchiffrer. Cela parait effectivement le meilleur point de départ pour rechercher ce bouclier. Maître Nidon, vous êtes celui d’entre nous le mieux versé dans la connaissance des arts des Anciens. Accepterez-vous de vous rendre à Rûmûnd ?

– Je ferai de mon mieux pour trouver cet artefact, majesté, répondit le vieil homme. Mais je pense que les recherches nécessiteront aussi des capacités physiques hors de la portée d’un vieillard comme moi. Je suis trop âgé pour parcourir la lande de Rûmûnd comme je l’ai fait dans ma jeunesse.

– Bien entendu, maître. Il va de soi que je ne comptais pas vous envoyer seul à Rûmûnd. Sûnir : ta mission sera d’accompagner maître Nidon dans sa quête. Il en va de l’avenir du royaume.

– Père, ne vaudrait-il mieux pas que je reste ici pour préparer la mobilisation générale ? protesta le prince. Nous devons organiser l’armée et la flotte et si possible venir en aide à Fisimhen et Sortelhûn. Sortel est probablement le prochain objectif d’Oeklos.

C’est à ce moment qu’une idée naquit dans l’esprit de Shari. Elle tenait là l’occasion rêvée de prouver sa valeur. La jeune fille connaissait bien les langues anciennes et avait beaucoup étudié l’histoire de l’empire de Blûnen, le royaume des Anciens. Rassemblant tout son courage, elle prit donc la parole.

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« Majesté, avec votre permission, je suis prête à accompagner maître Nidon à Rûmûnd. Cela laissera à son altesse le prince Sûnir le temps qu’il désire pour se consacrer à la défense d’Omirelhen. »

Tous la regardèrent avec une surprise non masquée, sauf les Sorcami qui conservèrent leur regard indéchiffrable. Le roi lui-même resta interloqué un bon moment avant de reprendre la parole.

« C’est une offre extrêmement généreuse, excellence. Je suis ravi de voir que l’empire de Sûsenbal a tant à cœur la sécurité d’Omirelhen. J’accepte votre offre avec gratitude. Vous partirez avec maître Nidon demain à la première heure. Je pense d’ailleurs que nous n’aurons plus besoin de vous deux pour le reste de cette réunion qui va être consacrée à la stratégie militaire. Je vous enjoins donc d’aller vous reposer avant votre voyage. Je passerai vous voir avant votre départ. »

Shari se leva et s’inclina respectueusement puis, suivie du vieux maître, se dirigea vers la porte qu’un garde ouvrit promptement. Shari savait qu’elle aurait fort à faire avant le départ. Il lui faudrait préparer des missives à envoyer à Sûsenbal pour informer son père de la situation, préparer ses affaires de voyages, et bien d’autres choses. La journée allait être longue.