Fuite (3)

Fuite (3)

Cela faisait très longtemps qu’Aridel n’avait vu de repas aussi copieux. La grande table en bois de la salle à manger était couverte de toutes sortes de mets, tous plus appétissants les uns que les autres. Il y avait là des fruits des jungles de Fisimhen, entourant des pâtés et de la charcuterie d’Omirelhen, et pour boisson, du vin doré de Setirelhen. Un véritable festin de roi ! Emûnel tenait visiblement à faire plaisir à son invité. Aridel ne pouvait s’empêcher de soupçonner un mobile caché derrière la gentillesse de son hôte. Emûnel cherchait à endormir ses inquiétudes, mais pour quelle raison ?

Mais le mercenaire se montrait peut-être trop méfiant. Des années de combat et les événements des dernières semaines l’avaient rendu excessivement prudent et son esprit était toujours aux aguets. Aridel essaya donc de se détendre, se répétant intérieurement qu’il se trouvait là dans la demeure d’un ami.

Emûnel invita son hôte à prendre place à la table, et, une fois le mercenaire assis, l’imita. Tous deux se souhaitèrent alors un bon appétit, et se mirent à manger. Aridel essaya de garder une certaine retenue au départ mais, tiraillé par la faim,il ne put s’empêcher au bout d’un petit temps de dévorer goulûment tout ce qui lui tombait sous la main.

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Le repas se déroula en silence, l’esprit d’Aridel étant tout entier concentré sur sa nourriture. Ce n’est que lorsqu’arriva le dessert que la mercenaire marqua une pause, laissant à son hôte le temps d’entamer la conversation.

« Alors, Aridel, raconte-moi. Comment diable es-tu parvenu jusqu’ici ? La dernière fois que j’ai entendu parler de toi, tu te trouvais à Fisimhen. Avec ce qui se passe là-bas, j’imagine qu’arriver à Sortel n’a pas dû être une mince affaire. »

Aridel réfléchit un instant avant de répondre. Il n’était pas surprenant qu’Emûnel soit au courant de ce que s’était passé à Fisimkin. Cela faisait déjà un mois et demi que l’assaut avait eu lieu, et Sortelhûn n’était pas si loin que cela de Fisimhen. Aridel ignorait cependant l’étendue des informations qu’avait pu recevoir son hôte, et surtout, il était ignorant des derniers évènements. Il décida donc de répondre honnêtement mais prudemment, gardant certains détails pour lui.

Il fallut un petit moment à Aridel pour raconter ses mésaventures. Emûnel garda le silence tout le long, affichant un air concentré et attentif. Son intérêt sembla monter en flèche lorsqu’Aridel fit mention de l’armée qu’avait recruté les Sorcami. On aurait dit qu’il prenait mentalement des notes, stockant ces informations comme autant de trésors à garder. Lorsqu’Aridel eût finit de parler, il lui servit un peu de vin avant de s’exprimer à son tour :

« Ce que tu me racontes là est extrêmement intéressant, et vient confirmer plusieurs rapports qui me sont parvenus du nord de Sortelhûn. Mais avant de rentrer dans les détails, je suppose que tu aimerais être mis au courant des derniers événements. Ta longue marche à travers la plaine t’a maintenu dans l’ignorance de ce qui s’est passé ici, et je pense qu’il important que tu comprennes la situation actuelle. »

Aridel acquiesça, avide d’entendre ce qu’Emûnel avait à lui dire.

« L’attaque sur Fisimkin il y a un mois et demi a été l’œuvre d’Oeklos, baron de Setosgad. C’est un personnage peu connu des autorités de Sortelhûn, mais nous savons que d’une manière ou d’une autre, il a une grande influence sur les Sorcami. Si grande qu’il a même réussi à s’allier à eux dans sa conquête de Fisimhen. Ses objectifs finaux sont encore assez obscurs, mais nous sommes à présent certains qu’ils passent par la conquête de Sortelhûn. Comment le savons-nous, me demanderas-tu ? Et bien c’est simple : son assaut a déjà commencé. »

A ces mots, Aridel ne put étouffer un hoquet de surprise. Il se retint cependant d’interrompre Emûnel, qui reprit après une courte pause.

« Quinze jours après la prise de Fisimkin, une flotte de trente navires de guerre a quitté le port de Saksûsthin, se dirigeant vers le nord. Longeant la côte de Fisimhen, cette flotte a ravagé les ports de Gretomar et Trûcan. »

Aridel, étonné, interrompit alors son interlocuteur.

« Mais ce sont des ports de Fisimhen ! Pourquoi s’en prendre à des cités qui lui appartenaient déjà ? »

— Je n’en suis pas encore certain, mais je pense qu’il s’agit là d’une stratégie pour interdire tout débarquement à une flotte qui souhaiterait libérer Fisimhen. Les ports détruits, des navires d’Omirelhen par exemple, auront bien du mal à débarquer et supporter leurs troupes. D’ailleurs les actions suivantes d’Oeklos semblent confirmer cette hypothèse. Après avoir mis à sac Trûcan, les canons de ses navires se sont en effet tournés vers Icapas. Il va de soi que la cité n’était nullement préparée à un assaut maritime d’une telle ampleur et s’est rendue rapidement. Cela n’a pas empêché les hommes de Saksûsthin de mettre le feu à la ville, provoquant d’innombrables morts. »

Le visage d’Emûnel s’était revêtu d’un voile triste à ces paroles. Aridel, quant à lui, ne put s’empêcher de s’imaginer les milliers de familles déchirées par la guerre, une scène qu’il n’aurait jamais voulu voir à Sortelhûn. Afin d’éviter à son esprit de sombrer dans la mélancolie, il posa une question sur un détail qui l’avait interpellé.

– La flotte n’a donc que des soldats humains ? Pas de Sorcami ?

– Pour autant que je sache, oui. Mais attends un peu, je n’ai pas fini. Les nouvelles de l’assaut sur Icapas ne nous sont parvenues qu’il y a une semaine. Le roi Ofinir, notre souverain, a immédiatement réagi en décrétant la mobilisation générale dans tout le royaume. Nous sommes officiellement en guerre depuis ce moment. Et les mauvaises nouvelles n’ont fait que s’accumuler depuis ce moment. La première, qui nous est parvenue avant-hier, c’est que la flotte d’Oeklos, redescendant les côtes de notre pays a détruit le port de Godelmar. Mais ceci n’est rien en comparaison de ce que nous avons appris hier. Il semblerait qu’une deuxième flotte venant de Saksûsthin ait atteint la ville d’Omea, et après avoir détruit les défenses portuaires, ait débarqué toute une brigade de Sorcami dans la ville !

Le visage d’Aridel se décomposa. Il ne s’était absolument pas attendu à entendre ce que venait de dire Emûnel. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : Oeklos cherchait à prendre la ville de Sortel en étau entre son armée déguenillée au nord et ses Sorcami au sud. Les Sorteluns n’étaient clairement pas préparés à un assaut d’une telle ampleur. Un lourd silence s’installa, et le repas, qui avait commencé presque dans la joie, se termina sur une ambiance sinistre.

Au bout d’un moment, Emûnel finit par dire :

« Je crois que tu comprends à présent quelle est la raison de la tension qui parcoure la ville. Et j’imagine que tu te rends compte de l’importance capitale des informations que tu apportes. Elles signifient que nous devons nous préparer à combattre non pas seulement au sud, mais aussi au nord. J’irai demain à la première heure les transmettre aux autorités militaires. »

Toute la vie d’Aridel avait été consacrée au combat. Il s’était battu et avait tué pour de l’argent, souvent au service de nobliaux se cherchant querelle pour des causes futiles. Pour la première fois de sa vie, il avait l’occasion de se battre pour une raison qui en valait vraiment la peine : la survie de tout un peuple. Le sang du mercenaire ne fit donc qu’un tour.

« Je t’accompagnerai. Et si l’armée de Sortelhûn veut bien de moi, je me mettrai à son service. Une paire de bras en plus ne sera pas de trop pour le combat qui approche, j’imagine. »

Emûnel se leva et s’inclina profondément devant son invité.

« Qu’Erû te bénisse ! Je viendrais te chercher demain matin. En attendant, repose toi, tu en auras besoin. »

Emûnel se releva et tapa dans ses mains, appelant sa servante. Celle-ci conduisit Aridel jusqu’à sa chambre. Le mercenaire s’effondra dans son lit, et épuisé par les événements de la journée, s’endormit d’un sommeil sans rêves.