Fuite (2)

Fuite (2)

A la vue du Ûesakia, le roi Léotel lui-même resta interloqué pendant un bon moment, ne sachant que dire. Il finit tout de même par se reprendre, et annonça d’un ton solennel :

« Par ma bouche, le peuple d’Omirelhen tout entier souhaite la bienvenue à Itheros, Ûesakia des Sorcami, et ami de la maison de Leotel. Que lui et sa descendance connaissent l’éternelle prospérité. »

Il s’agissait là d’un salut Sorcami formel, et bien qu’il ait été prononcé en Dûeni, les mots semblèrent toucher le Ûesakia, qui s’inclina profondément. D’après ce dont se rappelait Shari, il s’agissait du même Sorcami qui, cent cinquante ans auparavant, avait combattu auprès des ancêtres du roi à la bataille de Rûmûnd, qui avait été un tournant dans l’unification du royaume d’Omirelhen. Qu’il se trouve au rang suprême de la hiérarchie Sorcami était donc plutôt bon signe.

Lizardman_by_ryno720

Shari fut cependant interrompue dans ses pensées car Itheros se mit à parler. Il avait un accent légèrement sifflant, mais son Dûeni était impeccable, pour autant que Shari put en juger.

« Salutations, Leotel, roi d’Omirelhen, enfant de mes amis. Longue vie à toi et ta famille. Je viens à toi en ces heures sombres afin d’honorer l’amitié qui me lie à tes ancêtres. Je dois t’avertir d’un très grand danger. Mais avant toute chose sache que le titre de Ûesakia n’est dorénavant plus mien et je me présente devant toi non pas en représentant de mon peuple, mais en exilé, chassé de sa demeure par des forces qui le dépassent. »

Shari, entendant ces propos, en oublia presque de respirer. Le Ûesakia des Sorcami, en exil ! Se pouvait-il que les événements de Fisimhen soient encore plus graves qu’elle ne l’avait imaginé. Impossible ! La jeune fille se concentra sur les propos du roi Leotel, qui venait de reprendre la parole.

« Je vous en prie, Itheros, prenez place et racontez nous. Nous sommes avides d’entendre ce que vous avez à nous dire. »

Le Sorcami et son suivant s’assirent en face du roi, et après avoir prit une grande inspiration, Itheros parla :

« Ce que j’ai à vous raconter est long, mais ayez la patience de m’écouter jusqu’au bout, car cela vous concerne au plus haut point, ainsi que tous les humains de Sorcasard.

Il y a cent-vingt ans, je suis devenu Sorkokia\footnote{Chef de clan chez les Sorcami} du clan du désert, succédant à mon père qui s’en était allé rejoindre ses ancêtres. Cet honneur m’a permis de me rendre régulièrement à Sorcakin où l’assemblée des Lûakseth\footnote{Représentants des clans Sorcami à l’assemblée de Sorcakin} m’a élu Ûesakia à la mort de mon prédécesseur, il y a de cela soixante ans. A cette époque Leotel deuxième du nom, votre grand père, était encore roi d’Omirelhen.

Le travail d’Ûesakia est très difficile car il faut à la fois faire preuve de patience et de fermeté. L’union des clans Sorcami est une alliance fragile qu’il faut préserver par la diplomatie. J’ai cependant réussi à maintenir l’ordre et une paix relative à Sorcamien pendant près de quarante ans. C’est l’arrivée d’Oeklos qui est venu perturber ce fragile équilibre, il y a vingt ans de cela. »

A ces mots, une clameur emplit la salle du conseil. Oeklos ? Mais n’était-il pas un humain ? Personne n’osa cependant interrompre Itheros, qui reprit.

« Au début, le nom d’Oeklos n’était qu’une rumeur provenant des Sordepic à laquelle peu prêtaient attention. Hélas, son influence s’étendit, et bientôt elle se fit telle qu’il devint l’unique sujet de conversation de l’assemblée des Lûakseth. On en savait cependant peu sur lui, à part qu’il existait. Certains voyaient en lui un demi-dieu, un mage Sorcami venu pour restaurer notre peuple à sa gloire passée. Mais pour bien comprendre les raisons de son influence sur les clans Sorcami, il faut que je vous raconte une de nos plus anciennes légendes, toujours vivace dans l’esprit de notre peuple.

D’après cette légende, il y après de mille cinq cents ans, alors que les mages de l’Empire de Blûnen, ceux que vous appelez les Anciens, régnaient encore sur le monde, certains hommes décidèrent de partir à la conquête des étoiles. A cette fin, ils envoyèrent très haut dans le ciel des êtres d’essence divine mais soumis à leur volonté. Ils devaient ainsi leur assurer la domination sur la sphère céleste. Ces entités, les vers des étoiles, ont donc formé la constellation du grand ver, Galdos, que vous appelez Gremulon. Ils possèdent de grands pouvoirs dont celui de transformer la lumière du soleil en arme destructrice capable de fendre la terre.

Ainsi, lorsque mes ancêtres, esclaves des Anciens, se rebellèrent contre leurs maîtres, ils durent supprimer la menace du grand ver. Pour ce faire, il détruisirent les machines qui servaient aux mages à communiquer avec les vers des étoiles. Depuis, ces derniers sont restés endormis, menaces silencieuses au dessus de nos têtes. Cela a duré jusqu’à ce qu’Oeklos décide de les réveiller.

C’est en effet en annonçant qu’il avait réussi à maîtriser les vers des étoiles qu’Oeklos s’est acquis l’amitié de mon peuple. Il a promis aux chefs de clans qu’en utilisant ce pouvoir, il redonnerait Sorcasard à ses véritables maîtres, les Sorcami. Bien sûr je ne voyais là qu’affabulations de charlatan, mais ces paroles séduisirent beaucoup de mes semblables, et bientôt des propos guerriers se firent entendre à l’assemblée. Même le clan du désert était acquis à cette cause. Ainsi mes paroles devinrent aux yeux de certains des motifs de trahison, et je fus contraint de couper toute relation avec les royaumes humains, sous peine de me faire emprisonner.

Je possédais encore cependant un bon réseau de renseignement, et c’est ainsi que j’appris qu’Oeklos, se faisant passer pour un seigneur humain, augmentait l’assise de son pouvoir parmi les populations du sud de Fisimhen. Il devint même, il y a de cela dix ans, le baron de la province de Setosgad. Le royaume de Fisimhen a toujours été influencé par la culture et les intérêts Sorcami, et il ne fut donc pas difficile à Oeklos de faire accepter aux humains de la jungle de Fisimhen une alliance secrète avec les clans Sorcami.

Je tentai, en dernier recours, de m’opposer à cette alliance, y voyant les préparatifs d’une guerre. Le pouvoir d’Oeklos à Sorcamien était cependant devenu trop grand, et j’étais pour lui un embarras. Il avait l’assemblée sous sa botte, et il ne lui fut donc pas difficile de me démettre de mes fonctions et de faire nommer un nouveau Ûesakia favorable à sa politique : un simple pantin. Quant à moi, je fus emprisonné dans la jungle de Sorcamien, loin de tout pouvoir.

Il me restait cependant quelques amis, dont ce brave Wekhoseth, et j’appris il y a de cela un mois qu’Oeklos projetait une invasion de Fisimhen. Mon honneur me dictait d’agir, et il fallait, au nom de notre amitié, que je vous avertisse de ce qui se tramait. Je réussis donc, avec l’aide de Wekhoseth, à m’échapper de ma prison pour me rendre à l’ouest, dans les Sordepic. Là je me rendis immédiatement au prince Sûnir qui m’apprit que j’arrivais trop tard et que l’assaut avait déjà eu lieu. Je constatai aussi avec horreur que les dires d’Oeklos n’étaient pas des fables et qu’il possédait bien le pouvoir du Grand Ver. J’ai donc demandé à votre fils de me conduire immédiatement auprès de vous, car il existe peut-être un moyen de protéger Omirelhen de ce pouvoir.

Sachez toutefois que la menace que vous affrontez maintenant est l’une des pires qu’ait connu notre monde. J’espère que ma présence pourra vous aider à y faire face. »

Itheros avait parlé d’un trait, laissant à peine à l’assemblée le temps de respirer. Il allait falloir un long moment à Shari pour digérer les informations que le Sorcami venait de fournir. Elle admirait cependant son courage : pour honorer une amitié vieille de cent cinquante ans, il avait abandonné sa charge et quitté son propre peuple.