Fuite (1)

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Chapitre III – Fuite

La ville de Sortel, capitale du royaume de Sortelhûn, était comme une île en plein milieu d’un océan d’herbe. Sortelhûn était en effet très peu densément peuplé, et les habitations humaines étaient très rares dans la plaine qui s’étendait des frontières de Fisimhen à la capitale. Après quinze jours de marche dans les hautes herbes, la ville semblait donc à Aridel la plus belle chose qu’il ait jamais vu. A à peine une demi-lieue se trouvait la promesse d’un vrai lit et d’un repas chaud !

La population de Sortelhûn, tout comme celle de Fisimhen, était largement composée de natifs de Sorcasard, les descendants des humains ayant vécu sous la domination des Sorcami. Cependant, à la différence de Fisimhen, les habitants de Sortelhûn n’avait jamais été véritablement soumis aux hommes-sauriens et avaient gardé une certaine distance vis-à-vis des anciens maîtres du continent. Leur culture avait tout de même été largement influencée par les Sorcami, et la ville de Sortel en portait la marque. La plupart des bâtiments de la ville, de la simple maison d’ouvrier aux hôtels particuliers des nobles, étaient de forme pyramidale, une architecture clairement inspirée des villes Sorcami. Toutes les habitations étaient en grès, une roche très présente dans la région de Sortel.

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Les rues de la ville étaient très larges, conçues pour permettre le passage d’un grand nombre de personnes et de caravanes. Sortel était en effet un carrefour commercial d’une grande importance. La ville était au croisement de routes menant vers les royaumes des nains, au nord, le royaume de Setirelhen (autrefois connu sous le nom d’Omirelhen Nord), au sud-ouest et Fisimhen, à l’est. Le cœur de la cité, où se trouvaient tous les bâtiments administratifs et le palais royal de Sortelhûn était protégé par une enceinte de grès haute de six toises. Autour de cette enceinte s’étendait le marché permanent de Sortel, réputé pour être le plus grand de tous le continent de Sorcasard, et surpassé seulement par le marché de Stelthin, en Erûsard.

Sortel était en conséquent une cité très cosmopolite, abritant des individus venant de tous les horizons. On y rencontrait aussi bien des nains que des mages venus de la lointaine île de Lanerbal, des Omirelins, des Niûsanifais, et même des humains originaires d’Erûsard. Tous étaient bien entendu là à la recherche du plus grand profit, et la présence de tant de nationalités conduisait parfois à certaines tensions. Dans l’ensemble, cependant, Sortel était une ville agréable où les conflits ouverts étaient rare, à l’image du royaume de Sortelhûn.

Aridel s’était souvent rendu à Sortel, et, bien que les opportunités de travail pour un mercenaire y étaient rares, c’était une ville qu’il aimait beaucoup. Il était en effet facile de se fondre dans sa foule bigarrée, et l’anonymat était une chose qu’Aridel appréciait particulièrement. En outre, la ville était une mine de renseignement, pour qui avait les bons contacts. Aridel n’était pas dépourvu de connaissances à Sortel et c’était chez l’une d’elle, un dénommé Emûnel, qu’il se dirigeait actuellement. Ce dernier, ancien mercenaire à la retraite, avait fait du renseignement son métier, et il devait plusieurs faveurs à Aridel. Sa maison, un grand bâtiment digne d’un seigneur, se trouvait dans le quartier est de la ville. Aridel savait qu’Emûnel l’hébergerait sans problème, et il espérait bien pouvoir lui soutirer quelques informations.

Lorsqu’il pénétra dans les faubourgs de Sortel, Aridel se rendit immédiatement compte que quelque chose n’allait pas. Les rues, habituellement emplies d’une joyeuse animation, étaient presque désertes, et les rares habitants qu’il croisaient semblaient maussades et inquiets, comme si quelque chose de terrible allait se produire. Certains regardaient même Aridel avec suspicion, faisant grandir un sentiment d’inconfort chez le mercenaire.

C’est donc avec une certaine hâte qu’Aridel atteignit la maison d’Emûnel. Arrivé devant la porte, il frappa trois fois en utilisant le lourd battant en forme de tête de lion se trouvant devant lui. Il fallut un long moment avant que la porte ne s’ouvre, laissant apparaître la tête d’une vieille femme au teint buriné qui demanda d’un ton peu aimable mâtiné d’un fort accent :

« Qu’est qu’vous v’lez ? »

Aridel, ne se laissant pas démonter par l’apparente agressivité de son interlocutrice, répondit sans broncher :

« Pourriez-vous annoncer à votre maître qu’Aridel désire le voir ? Il me connaît. »

La vieille femme dévisagea le mercenaire un instant puis s’en alla en fermant la porte. Elle revint au bout d’un moment et fit signe à Aridel de la suivre. Le mercenaire ne se fit pas prier et s’engouffra dans la maison à la suite de la vieille servante. Cette dernière le conduisit jusqu’à une grande pièce confortable aux tapisseries colorées. Au centre de la pièce se trouvait une cheminée dans laquelle crépitait, un feu dont les flammes dansantes apportaient une agréable sensation de chaleur. Non loin de ce feu, engoncé dans ce qui semblait être un océan de coussins, se trouvait un homme corpulent qui se leva péniblement à l’arrivée d’Aridel. Sans un mot, il vint donner l’accolade au mercenaire, et s’éloignant un peu, il s’exclama :

« Ce cher Aridel ! Quel plaisir de te revoir en ces temps troublés ! Que me vaut l’honneur ? Cela fait au moins trois ans que nous ne nous étions vus.

– Emûnel, fit Aridel en s’inclinant devant son hôte, notant intérieurement qu’il faudrait qu’il demande à son interlocuteur ce que signifiait « temps troublés ». Cela fait trop longtemps, en effet. Je te remercie de me recevoir. J’arrive de la frontière de Fisimhen et après quinze jours de marche solitaire dans la plaine, cela fait du bien de voir un visage familier. »

A la mention de Fisimhen, les yeux sombres d’Emûnel s’étaient rétrécis, signe d’un intérêt accru.

« Tu n’es donc pas passé par la route d’Apibos pour venir jusqu’ici. » C’était une affirmation et non une question. « Je suis sûr que nous allons avoir beaucoup de choses à nous raconter. Mais je suppose que tu dois être très las de ton voyage, et que tu souhaites probablement te rafraîchir. »

Sans attendre la réponse du mercenaire, Emûnel tapa dans ses mains, et une jeune servante au joli visage surgit d’une pièce attenant au salon.

« Otrea, aie la bonté de conduire notre hôte jusqu’à la chambre d’ami, et prépare lui un bain et des vêtements frais. Apporte lui aussi de quoi boire et se rafraîchir. » puis, se tournant vers Aridel : « Je compte sur toi pour m’accompagner à dîner, ce soir. Nous discuterons des événements de ces dernières semaines. Je suis sûr que tu as beaucoup à dire, et tu souhaites probablement savoir ce qui se passe ici. Nous en parlerons autour d’un bon repas. »

Aridel s’inclina en signe d’assentiment. « Bien sûr, soit assuré de ma présence. Merci encore de ton accueil. »

Emûnel se contenta de sourire, puis, d’un geste de la main, indiqua au mercenaire de suivre sa servante. Aridel s’exécuta sans plus attendre, impatient de pouvoir enfin se reposer dans un lieu civilisé.