Force (6)

Force (6)

Shari se sentait revivre. Depuis leur retour à bord du Fléau des Mers, toutes ses pensées avaient été focalisées sur un seul objectif : la recherche d’Aridel. A présent qu’elle avait abandonné, au moins temporairement, cette quête, c’était comme si un poids avait quitté ses épaules. Elle s’en voulait presque de ce sentiment de soulagement. Comment pouvait-elle reprendre goût à la vie alors que son ancien compagnon de voyage avait disparu ? Pourtant, force était de constater qu’elle retrouvait sa passion et sa curiosité pour la découverte d’autres peuples et d’autres cultures.

Shari était la seule humaine à bord d’un navire Sorcami. Bien des femmes, à sa place, se seraient senties isolées, rongées par la solitude, mais pas elle. L’ex-ambassadrice de Sûsenbal excellait dans ce genre de situations. C’était au milieu d’inconnus qu’elle se sentait le mieux, essayant de comprendre ses interlocuteurs et leurs façon de penser. Plus ces pensées lui étaient étrangères, plus elle était fascinée. Et qu’y avait-il de plus intriguant qu’un Sorcami ? Un bateau rempli de ces hommes-sauriens si mystérieux, bien sûr !

L’équipage du Iûgosther semblait tout aussi professionnel que les hommes d’Imela. Les Sorcami obéissaient à leur capitaine sans poser de question. Le navire avançait à bonne allure dans les eaux pourtant tumultueuses de la mer d’Omea. Shari passait beaucoup de temps à écouter les hommes-sauriens, habituant progressivement son oreille au subtilités et aux sons de leur langage. Elle comprenait presque parfaitement le Sorcami, mais sa prononciation laissait encore un peu à désirer. Elle avait beaucoup de difficultés avec les cliquetis si caractéristiques de la langue de ses hôtes. Elle commençait à s’améliorer mais il lui faudrait encore beaucoup de pratique avant de parler de manière fluide.

La jeune femme sentit une présence derrière elle. Malgré leur taille imposante, les Sorcami étaient pour la plupart très discrets, et elle se faisait souvent surprendre. Elle se retourna pour se trouver en face de Daethos. L’homme-saurien la salua d’un signe de tête.

– Bonjour Daethos, dit-elle en Sorcami.

– Princesse-Shas’ri’a, salua-t-il. Vous semblez apprécier notre voyage.

– Oui Daethos, je suis impatiente de de visiter une véritable cité Sorcami. Et vous ? N’êtes vous pas heureux de vous retrouver parmi les vôtres ?

Le shaman Sorcami la regarda de ses yeux dorés.

– Vous serez peut-être étonnée d’apprendre, dit-il, que les Sorcami du Clan de la Mer me sont presque aussi étrangers que vous. Je découvre tout comme vous nombre de leurs us et coutumes.

Shari ne cacha pas sa surprise.

– Vraiment ? J’ai du mal à l’imaginer. Je sais que votre clan a été coupé du reste de Sorcamien pendant des décennies, mais vous devez bien avoir des points communs avec nos hôtes.

– Mes ancêtres n’ont jamais vu l’océan, même lorsque que notre peuple régnait sur tout le continent. Tout ce que j’ai appris de la mer et de la navigation me vient de mes contacts avec les humains. Je suis donc plus proche, sur ce point, de capitaine-Imela que de Ornogdoa-Sklirûdoa. Je n’ai qu’une très vague idée de la manière dont est organisée un navire Sorcami.

– C’est ce qui fait la richesse de notre peuple, Daethos, dit une nouvelle voix. Itheros était venu se joindre à leur conversation. Le Clan d’Inokos et le Clan de la Mer ont beau être très différents, reprit-il, ils font partie d’un tout, un seul peuple. Il est important pour nous de nous concentrer sur ce qui nous rassemble, pas ce qui nous différencie.

Shari sourit malgré elle.

– Le premier principe de la diplomatie, dit elle à Itheros, montrant qu’elle avait compris son message.

Le Sorcami eut une expression qui ne pouvait que s’apparenter à de l’approbation.

– Je sens que nous allons très bien nous entendre, princesse-Shas’ri’a. Je suis extrêmement heureux que vous nous accompagniez.

***

Le Iûgosther, en dépit de, ou peut être grâce à, sa petite taille, était un navire très rapide. En moins de trois semaines, il avait déjà rejoint le sud de Sorcasard, contournant la pointe de Lamin et ses vents violents. Il continua sa route vers l’est, passant au large de côte sud de Niûsanif et sa capitale, Niûsanin. Les jours se succédaient aux jours, mais jamais l’ennui ne gagnait Shari. Elle avait trop à apprendre et à découvrir.

Le capitaine Sklirûdoa, tout comme Daethos et Itheros, était un hôte parfait, régalant ses passagers d’anecdotes et d’histoire à la fois fascinantes et étrangères. Tous trois étaient pour Shari des mines d’information sur la culture et la vie de leur peuple. La jeune femme était particulièrement friande de tout ce qui avait trait à leur religion. Elle était fascinée par le mythe des sept pères, les premiers seigneurs des Sorcami, dont tous les hommes-sauriens vivants étaient censés être les descendants. Comme toutes les légendes, il devait y avoir dans cette histoire un fond de vérité, et Shari espérait un jour découvrir ce que c’était. Le fonctionnement des institutions de Sorcamien était aussi extrêmement intéressant, et Shari s’en imprégnait le plus possible, espérant ainsi aider Itheros au mieux dans la mission qu’ils s’étaient imposés.

Une fois Niûsanin passée, le Iûgosther fit cap au nord, rejoignant des climats et des eaux plus clémentes. La côte de Sorcasard était toujours visible au loin, à bâbord. Shari passait beaucoup de temps à observer le dessin des falaises et des plages qui défilaient. Un beau jour, sept semaines après leur embarquement à bord du Iûgosther, le capitaine leur annonça :

— Demain nous entrerons dans la baie de Kifiri, et si tout va bien, dans deux jours nous débarquerons dans la ville du même nom, capitale du Clan de la Mer.