Force (5)

Force (5)

Les voiles du Iûgosther avaient quasiment disparu de la vue d’Imela. Bientôt le navire Sorcami serait derrière la ligne d’horizon, trop éloigné pour être visible même à la longue-vue. La capitaine du Fléau des Mers ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de nostalgie, voire de tristesse, en observant le petit brick poursuivre sa route.

Du groupe qui s’était lancé, trois mois auparavant, à la recherche des portes de Dalhin, il ne restait à présent plus qu’elle et deux de ses membres d’équipage. La présence d’Aridel lui manquait cruellement, et elle savait que le départ de Daethos, Itheros et même Shari allaient lui faire le même effet. Heureusement que Takhini était resté à bord. Le général Sûsenbi, fidèle à Shari, avait été difficile à convaincre, mais sa santé était fragile. Un voyage au cœur du pays des hommes-sauriens aurait probablement eu raison de ses forces. Imela avait en outre su lui prouver qu’il serait très utile en restant à bord. Elle avait besoin de quelqu’un avec qui discuter stratégie et elle savait qu’elle pourrait beaucoup apprendre du vieil homme, tout comme Aridel avant elle.

La capitaine du Fléau des Mers soupira. Pour la première fois depuis des mois, elle commençait a ressentir sa solitude. Il n’était pas aisé d’être la maîtresse d’un navire, pratiquement la seule femme à bord, isolée de ses hommes par son « aura » d’officier. Il ya avait cependant de très bon cotés à sa situation. Elle était à présent libre de ses mouvements, déliée de la promesse qu’elle avait faite à Daethos.

Si l’un de ses objectifs était bien sûr toujours de découvrir ce qui était arrivé à Aridel, elle n’était pas obligée d’en faire son unique but. Elle ignorait pourquoi, mais elle sentait que son chemin la conduisait à présent vers Omirelhen. Peut-être y trouverait-elle les réponses à ses questions ? Une chose était sûre : on ne s’ennuyait jamais sur les côtes du royaume de la Sirène.

— Cap au sud, Demis, ordonna-t-elle. Nous mouillerons dans la baie de Marideta, près de Niûsdel. Il nous sera facile de rejoindre le port par la terre, sans être trop visible des autorités royales. Je suis sûre que Lanacil sera ravi de nous revoir.

Demis sourit, amusé par la dernière remarque d’Imela.

— A vos ordres capitaine. Et je n’ai aucun doute sur l’accueil que nous recevrons, dit-il d’un ton plein de sous entendu.

Lanacil était un contrebandier qu’Imela avait tiré plusiuers fois de mauvais pas, lui permettant d’échapper à l’œil inquisiteur des inspecteurs royaux. La plupart l’auraient jugé peu fréquentable, mais il était presque digne de confiance lorsqu’on lui parlait d’argent. Et il était redevable à Imela, à son grand dam bien sûr. La capitaine du Fléau des Mers ne l’aurait pas appelé un ami, mais il n’avait guère son égal lorsqu’il s’agissait de trouver des biens ou des informations en Omirelhen. Il constituait donc un point de départ presque obligatoire, et il résidait près de Niûsdel, ce qui arrangeait Imela.

La jeune femme observa l’horizon. Le Iûgosther avait complètement disparu. Elle détourna le regard, laissant le vent rafraichir son visage. Il était temps d’aller de l’avant.

***

Niûsdel était un port de taille assez modeste, situé sur la côte Nord d’Omirelhen. Presque à mi-chemin entre Mesoblamar, au sud-ouest, et Niûrelhin, au nord-est, la ville n’avait jamais réellement été un grand centre de commerce, et sa valeur stratégique était toute relative. C’était plutôt un port tourné vers la pêche, et ses habitants vivaient dans un calme relatif, loin des tumultes de la vie politique Omireline. C’était ce qui en faisait un repaire de choix pour les contrebandiers, pirates et flibustiers qui sillonnaient les côtes du pays. Tant qu’on y faisait profil bas, il y avait peu de chance de se frotter aux autorités.

Bien sûr, Niûsdel avait, par le passé, participé au guerres intestines qui avaient marquées Omirelhen avant l’arrivée du roi Leotel Ier. Ces guerres avaient cessé plus d’un siècle auparavant, et n’étaient plus qu’un lointain souvenir pour les habitants de la région.

La baie de Marideta, située à quelque lieues au nord de la ville, était l’endroit idéal pour le Fléau des Mers. A l’abri du vent et des gardes-côtes, le navire était en sécurité. Imela avait décidé de se rendre seule à Niûsdel dans un premier temps, histoire de mesurer la « température » de la ville. Elle s’approchait à présent des faubourgs de cette petite cité, suivant le tracé vallonné et sinueux d’un sentier côtier longeant les falaises grises typiques du Nord d’Omirelhen.

L’auberge, ou plutôt le repaire, de Lanacil, se trouvait juste à l’extérieur de la ville. Imela connaissait bien l’endroit. Elle y avait plusieurs fois négocié des provisions à l’origine douteuse pour le Fléau des Mers. Il s’agissait d’une petite maison de pierre grise au toit à peine entretenu, ressemblant plus a une étable ou un entrepôt qu’une véritable maison d’hôtes. Était-ce de la négligence ou un moyen de ne pas attirer l’attention des autorités ? Imela n’avait jamais réussi à le déterminer.

Elle s’approcha de la porte vermoulue et frappa selon un code convenu. Un homme entrouvrit, et demanda d’un ton peu avenant.

– Ouais ? C’pour quoi ?

– Imela, pour voir Lanacil. Je viens discuter affaires.

L’homme referma la porte sans mot dire. Quelques instants plus tard, elle se rouvrit, laissant apparaître un petit homme dont le visage de fouine était familier à Imela.

– Capitaine, dit Lanacil d’un ton ironique, que me vaut le plaisir ? Vous n’arrivez pas à un très bon moment, je le crains. J’ai des invités.

– Vraiment Lanacil ? Quel dommage ! répliqua Imela en forçant son chemin à l’intérieur. Moi qui pensait profiter de ton hospitalité légendaire. Et…

Imela s’interrompit. Elle venait d’apercevoir la présence de trois hommes attablés non loin de l’entrée. Ils étaient particulièrement bien vêtus, surtout pour des amis de Lanacil. Il y avait quelque chose d’étrange, ou en tout cas d’intrigant, en cours.

– Ne vas tu pas me présenter à tes invités ? Je meurs d’envie de faire leur connaissance.

La jeune femme s’arrêta net. Elle venait de reconnaitre l’un des inconnus. Elle l’avait croisé plusieurs fois alors qu’elle n’était qu’officier subalterne de la marine Dûeni. Il n’y avait aucun doute, elle avait devant les yeux Parin Omasen, fils de Lionel Omasen, l’ancien amiral en chef de la flotte Omireline.