Force (1)

Force (1)

Tout le temps qu’il avait passé auprès des humains avait donné à Daethos une certaine compréhension de leurs expressions faciales. Il n’avait maintenant aucun mal à lire sur le visage de Shari l’indécision la tiraillait. Elle était visiblement la proie de pensées conflictuelles. Le choix qui s’offrait à elle était de les accompagner, lui et Itheros, jusqu’en Sorcamien, ou de continuer à chercher Aridel.

Daethos comprenait parfaitement les sentiments de la jeune femme. Il avait lui aussi dû faire face à un dilemme similaire, et sa décision avait été difficile à prendre. C’était l’arrivée de Sklirûdoa, le capitaine du Iûgosther qui forçait à présent la main de Shari. Le marin Sorcami avait ostensiblement suscité l’intérêt de la diplomate qu’était Shari. Daethos espérait secrètement que cela influencerait sa décision.

– Où comptez-vous débarquer, Ornogdoa-Sklirûdoa ? demandait l’ex-ambassadrice. Le retour d’Itheros en Sorcamien ne présente-t-il pas un danger, pour vous comme pour lui ?

– Le port d’attache du Iûgosther se trouve à Acrokhol, au fond de la baie de Kifiri, expliqua le Sorcami. Il s’agit d’une ville du clan de la Mer, auquel j’appartiens. Notre Sorkokia n’est pas un partisan de la politique d’Oeklos. Il doit se plier aux lois des tribus, mais il le fait avec réticence. Je suis certain qu’il accueillera Itheros avec tous le respect dû à son rang. Il est tout à fait dans nos prérogatives de l’héberger jusqu’à ce qu’il puisse rejoindre Sorcakin afin de défendre notre cause et la sienne devant les Lûakseth.

– La baie de Kifiri se trouve de l’autre coté de Sorcasard, intervint alors Imela. Pour y retourner vous devrez contourner tout le continent par le Sud. C’est un long voyage, à naviguer près de côtes contrôlées par Oeklos et ses alliés. Chaque escale que vous ferez est un risque pour Itheros, malgré ce que vous affirmez.

Daethos ne put qu’acquiescer. Il s’interrogeait, tout comme Imela, sur les motivations de Sklirûdoa. Le capitaine, qui moins d’une heure auparavant, avait été la proie du Fléau des Mers se proposait à présent de tout risquer pour transporter Itheros et Daethos en Sorcamien. Quelles étaient les raisons réelles de cette offre d’assistance ?

– Nous avons assez de provisions pour nous rendre jusqu’à Acrokhol sans escale, si vous acceptez de nous rendre nos vivres, capitaine-Imela, répondit alors le marin Sorcami.

– Quand bien même, objecta Shari. Vous êtes un navire marchand. Quel profit comptez-vous tirer de ce voyage ?

– Je suis un fils du clan de la Mer avant d’être un marchand, répliqua le Sorcami. Le profit n’est rien face à mon devoir. Oeklos a asservi notre peuple et nous sommes nombreux a ne plus être dupes. Sous couvert de vouloir nous aider, l’empereur n’a apporté que le malheur à Sorcamien. Itheros est le Ûesakia légitime de Sorcamien. Il représente un formidable espoir pour nous. Tout ce que je souhaite, c’est qu’il puisse nous libérer des chaînes invisibles que nous portons.

Daethos décida alors de prendre la parole. Il n’avait pas dit un mot depuis qu’ils s’étaient réunis dans la cabine d’Imela pour décider du sort de Sklirûdoa. Malgré les risques, si le capitaine était sincère, il s’agissait d’une opportunité qu’ils ne pouvaient laisser passer.

— Vous parlez de devoir, Ornogdoa-Sklirûdoa, et je ne demande qu’à accepter votre proposition d’une grande générosité. Vous concèderez cependant que nous ne vous connaissons pas, et qu’il nous est difficile de vous donner notre confiance. Pour être franc, qui nous dit que vous ne nous vendrez pas au plus offrant dès que nous serons hors de portée des canons du Fléau des Mers ?

Loin de s’offusquer, le capitaine inclina la tête devant Daethos, indiquant qu’il comprenait parfaitement la question.

– Maître-Daethos. Vous êtes le shaman du clan d’Inokos, des frères que nous avons cru perdus pendant si longtemps. Votre sagesse commande le respect et votre question est légitime. Mais vous ne pouvez ignorer ce que nous disent les rêves. Il y a de cela deux mois, une vision est venue troubler mon sommeil. J’étais seul au milieu de la mer, entouré de rochers surplombés par des nuages plus noirs que la nuit. Ceux-ci se sont alors écartés laissant apparaître le bleu du ciel et la lumière du soleil, accompagnés d’une voix : « Cherche le guide. Ramène le à sa véritable place. Il est la tempête écartant l’ombre qui s’est abattue sur notre peuple. » Je me suis réveillé sans savoir ce que voulait dire cette vision. Je me trouve aujourd’hui en présence d’Itheros, que nous croyions mort ou prisonnier. Ai-je tort de l’interpréter comme un signe ? Car qui pourrait être notre guide sinon le véritable Ûesakia des Sorcami ?

– J’ignore si je mérite véritablement le titre de guide, intervint alors Itheros, mais, pour ma part, je vous crois sincère Ornogdoa-Sklirûdoa. Et notre peuple doit se réveiller, comme vous l’avez si bien dit. Je suis donc prêt à vous suivre, même si certains me conseilleront d’attendre. Nous n’avons plus de temps à perdre.

Imela hocha la tête.

– Si telle est votre décision Itheros, je ne m’y opposerai pas. Comme je vous l’ai toujours dit, vous et Itheros êtes mes passagers, et libres de partir lorsque vous le désirez. Ornogdoa-Sklirûdoa, dit-elle alors en s’adressant au capitaine Sorcami. Si vous prenez Itheros et Daethos comme passagers, je vous rendrai la cargaison que nous avons prélevée à votre navire. Cependant, si j’apprends que vous les avez trahi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous retrouver, et lorsque cela se produira, vous connaitrez ma colère.

– Je m’incline devant votre magnanimité, capitaine-Imela, répondit sobrement le Sorcami. Et je vous assure que je prendrai soin de mes passagers. Nous serons en sécurité : les sept pères veillent sur nous.

– Puissent-ils nous guider éternellement, compléta rituellement Daethos. Je vous accompagnerai bien sûr. Je suis au service du Ûesakia.

– Je viendrai aussi.

Tous se tournèrent vers Shari. La jeune femme avait pris sa décision. Daethos s’approcha d’elle sans mot dire et lui posa la main sur l’épaule avant de s’incliner en signe de respect. Il ne pouvait s’empêcher de ressentir un grand soulagement. Il ignorait pourquoi, mais il savait que la présence de Shari était indispensable. Ils auraient besoin d’elle en Sorcamien.