Extrêmes (6)

Extrêmes (6)

– Je ne peux pas vous laisser courir de tels risques, Ûesakia-Itheros. Si les Omirelins ou pire encore, les légions d’Oeklos, s’emparent de vous, vous disparaitrez, et avec vous tout l’espoir de notre peuple.

– C’est justement pour apporter cet espoir à notre peuple que je dois partir, Itheros. Ma décision est prise. Si princesse-Shas’ri’a accepte de m’accompagner, je retournerai en Sorcamien. Nos semblables doivent quitter le chemin que leur a tracé Oeklos. Si je dois mourir en accomplissant cette tâche, ainsi-soit-il.

Daethos observait son aîné. Il ne savait plus quoi dire. Les traits d’Itheros avaient beau être tirés, signes visibles de son âge et de la fatigue de ce long voyage en mer, sa détermination semblait inébranlable. L’ancien juge suprême des Sorcami n’avait rien perdu de sa volonté, et cela n’était pas sans rappeler à Daethos son propre caractère. Il comprenait donc parfaitement le vieil homme-saurien, mais n’arrivait pas à accepter sa décision.

– Venez plutôt avec moi dans la forêt d’Inokos, insista Daethos. Nous pourrons contacter les autres clans à ce moment.

– Loin de moi l’idée de manquer de respect à vos semblables, Daethos, mais Inokos est trop éloigné de Sorcamien. C’est à Sorcakin que tout se joue. Et je sais que vous en êtes aussi conscient que moi. Nous avons tous deux nos responsabilités, et notre devoir est clair. Capitaine-Imela nous avait apporté une lueur d’espoir, mais cette étincelle est à présent éteinte. Nos destins ne sont plus liés au sien. Le mien est auprès de notre peuple, je dois faire tout ce qui m’est possible pour le libérer de l’emprise d’Oeklos. Je plaiderai cette cause devant les Lûakseth si je le peux. Mais je comprends parfaitement que vos pas vous portent vers Inokos, où votre clan vous attend.

– En avez-vous déjà parlé à capitaine-Imela ? demanda alors Daethos, en désespoir de cause. Je ne suis pas certain qu’elle accepte de…

– Je lui ai parlé, et elle m’a confirmé que j’étais passager, pas prisonnier à bord de son navire, et donc libre de le quitter lorsque je le désirais. Elle n’a cependant pas de bras à me confier pour me servir de guide. Ce n’est pas d’une grande importance. Si princesse-Shas’ri’a accepte de me suivre, nous saurons bien trouver notre chemin.

Pour la première fois depuis des années, Daethos faillit presque perdre son calme. Comment Itheros pouvait-il se montrer aussi borné ? Le vieux Sorcami souhaitait-il mourir en entraînant Shari dans sa folie ? Rien ne semblait pouvoir le faire changer d’avis. Il prit une grande inspiration, analysant de nouveau la situation. Il lui était impossible de laisser l’ancien Ûesakia aller seul vers la mort. Quelle que soit la stupidité de ce qu’il voulait entreprendre c’était un acte d’honneur et se sacrifice envers son peuple. Daethos en était conscient, et cela surlignait son propre échec. Le chaman d’Inokos avait échoué à protéger Aridel, mais peut être que le destin lui donnait maintenant une occasion de se rattraper. Il avait une décision à prendre, et son choix ne fut finalement pas très difficile.

– Dans ce cas, je vous accompagnerai, dit-il sobrement.

Daethos ressentit une certaine satisfaction lorsqu’il vit la surprise apparaître dans les yeux de son aîné.

– Vous voulez venir avec moi ? Mais vous me disiez à l’instant que votre place était auprès de votre peuple.

– Vous devriez plutôt dire « notre » peuple. Car même si le clan d’Inokos vit séparé du reste de Sorcamien depuis des générations, nous partageons la même culture. Nous n’envoyons personne à l’assemblée des Lûakseth, mais nous n’avons jamais cessé de prêter le serment des clans. Si vous croyez réellement que votre retour à Sorcakin peut bénéficier à tous les Sorcami, alors mon devoir est de vous aider. Pour la première fois depuis des siècles, les hommes-sauriens d’Inokos auront un Lûakseth et reprendront la place qui leur revient de droit.

Itheros s’inclina alors, marquant son respect.

– Ce sera un honneur pour moi que de voyager à vos côtés. J’espère que princesse-Shas’ri’a se joindra à nous.

– En effet, et je pense que ce serait un grand bien, pour nous comme pour elle. Il faut qu’elle détache son esprit de la recherche de prince-Aridel.

– Oui, puisse cette nouvelle quête nous redonner à tous l’espoir dont nous avons besoin.

***

Daethos était de retour dans les cales du Fléau des Mers où il s’employait à compter les caisses et les barils de provisions récemment chargés pour chasser ses sombres pensées. Il avait tenu à conserver son statut de simple membre d’équipage, souhaitant ainsi payer sa dette envers Imela. Comme le Sorcami savait lire et écrire, la capitaine lui avait donné le grade de maître, et il était responsable des provisions, dont il tenait les livres de compte. C’était un travail répétitif, mais qui occupait bien l’esprit du Sorcami, lui permettant de se vider la tête.

Ce soir là, cependant, il sentit qu’il n’était pas seul. Il se retourna pour se trouver nez à nez avec une dizaine de matelots du pont inférieur à l’air sévère.

– Puis-je vous aider ? demanda le Sorcami.

– Ouaip, répondit l’un d’eux, un grand barbu au front balafré. On voudrait t’offrir un bain, aux frais de la princesse. C’est grâce à ton espèce qu’on voit plus le soleil, et maintenant que ton pote qui couchait avec la capitaine est plus là, on voulait te remercier proprement.

Daethos, conscient de la menace, tenta de prendre un air conciliant.

– Je ne veux pas d’ennuis, ami, dit-il. Je peux m’en aller et vous laisser la place si vous en avez besoin.

L’homme ignora totalement les propos du Sorcami

– La cap’taine t’a à la bonne, rapport à c’que t’as été avec elle sur la glace, tout ça, mais on n’est pas dupes. Les monstres comme toi ça a pas d’honneur. Dès qu’tu pourras tu vas nous saborder !

– Je vous assure que ce n’est pas…

Daethos n’eut pas le temps de finir sa phrase. Sortain de sa tunique un couteau à la lame émoussée, l’homme se jeta sur lui, suivi de près par ses congénères. Daethos, par réflexe, l’écarta d’un coup de poing. Il savait qu’il était bien plus fort qu’un seul de ces hommes, mais il en avait dix à affronter. Il s’apprêtait à défendre chèrement sa vie lorsqu’une nouvelle voix retentit.

– Cessez immédiatement !

C’était Demis, le second du navire, accompagné de quelques lanciers.

– Blisol ! interpella l’officier. Si tu aimes les combats à un contre dix, je pense que tu vas adorer le chat à neuf queues. Aux fers ! ordonna-t-il aux lanciers.

Les matelots qui avaient assailli Daethos arrêtèrent immédiatement et l’air à la fois dépités et furieux suivirent les lanciers qui les conduisirent jusque dans les tréfonds du Fléau des Mers. Demis s’approcha alors de Daethos.

– Quoi qu’en dise le capitaine, ils vaudrait mieux pour vous que vous vous fassiez discret, à présent. Nous sommes dans le souffle d’Erû, et l’équipage est inquiet. Les marins sont superstitieux et la présence d’un Sorcami à bord est loin de les rassurer. Au moindre problème vous risquez d’être tenu pour responsable.

Le sorcami acquiesça.

– Je vous remercie lieutenant-Demis.

Demis inclina la tête en signe de salut et s’éloigna, laissant Daethos seul. Si Itheros voulait vraiment créer une alliance entre hommes et Sorcami, le chemin à parcourir allait être long.