Extrêmes (5)

Extrêmes (5)

Aridel avait retiré son armure et se sentait redevenir lui même. La cuirasse était d’une légèreté surprenante lorsqu’il la portait, et pourtant il la ressentait comme un poids qui lui était imposé, régulant sa vie. Cet objet l’avait transformé aux yeux de son entourage. Il était devenu pour beaucoup un Dasam, messager divin aux pouvoirs surnaturels, dont la présence était le seul moyen de contrer Oeklos.

Messager divin… La vérité était bien plus prosaïque. Il n’était en réalité qu’un homme comme les autres. Ses défauts surpassaient de beaucoup ses prétendues qualités. Né prince d’Omirelhen, il avait dans sa jeunesse fui ses responsabilités pour devenir mercenaire. Et il n’avait même pas appris de cette erreur ! Il avait de nouveau abandonné son peuple lorsque son père était mort, laissant sa sœur Delia prendre illégitimement le pouvoir. En réalité Aridel était un lâche, manipulé par une machine qui lui avait confié une tâche dont il ne voulait absolument pas.

Il savait que personne n’acceptait ce qu’il savait être la réalité. Difficile pour la plupart d’imaginer qu’Erû, le dieu tout puissant vanté par leurs religions, n’était qu’une création des Anciens. Les premiers hommes d’Erûsarden avaient construit cette machine des millénaires auparavant pour superviser leur colonisation de ce nouveau monde. Une histoire que même Aridel jugeait parfois totalement invraisemblable. Pourtant il en avait eu la preuve, ayant pénétré dans la cité céleste de Dalhin.

Le pire dans tout cela, n’était pas qu’Erû ne soit pas un dieu, mais qu’il soit en réalité responsable de tous les malheurs qui s’étaient abattus sur le monde ces cinq dernières années. C’était lui qui avait donné son pouvoir à Oeklos, permettant à l’empereur de transformer l’hémisphère nord en une plaine gelée où le soleil n’apparaissait plus.

En contrepartie Erû avait fourni à Aridel cette armure, le moyen de contrer le rayon céleste d’Oeklos et d’invalider son avantage stratégique. L’empereur Oeklos, qui voulait imposer sa volonté aux hommes comme aux Sorcami, avait maintenant un adversaire à sa taille.

L’armure d’Erû était cependant un cadeau empoisonné. Après plusieurs semaines à l’utiliser, Aridel n’avait plus le moindre doute. Fort de son pouvoir, l’ex-mercenaire avait mené les armées du roi de Sorûen, Codûsûr, de victoire en victoire.

Après avoir libéré la cité de Samar, les Sorûeni, guidés par leur Dasam, étaient descendus au sud du royaume, balayant toute résistance dans un bain de sang. C’étaient ces batailles qui laissaient un gout amer dans la bouche d’Aridel. Il avait brandi l’épée, et massacré ses semblables. Etait-ce là tout ce qu’il savait faire ? Comment pouvait-il prétendre avoir amélioré le quotidien des hommes de Sorûen ? Il fallait qu’il arrête de se mentir à lui même sur sa prétendue « mission ». Pourtant que pouvait-il faire d’autre ?

Le plus puissant allié d’Oeklos dans la région, l’armée de Sanif, avait été vaincue quelques heures auparavant et Aridel avait espéré un instant de répit. C’était sans compter sur la soif de pouvoir de Codûsûr. Le roi ne voyait que son propre intérêt. Il ne se battait pas pour aider son peuple et les misérables qui souffraient du joug impérial. Non, il voulait juste de l’or et de la gloire. Peu lui importaient que des gens meurent de faim au nord du continent ou en Sorcasard.

Aridel se sentait perdu. Il aurait tout donné pour redevenir anonyme l’espace d’un instant, et oublier tout ses malheurs enlacé dans l’étreinte d’une fille de joie, enivré par l’alcool, au milieu d’un bouge quelconque. Mais l’ex-mercenaire savait, depuis qu’il avait embarqué à bord du navire d’Imela, un an auparavant, qu’il n’avait aucun moyen d’échapper à son destin.

Imela… Où donc se trouvait la capitaine qui avait été son amante, à présent ? Erû lui avait assuré qu’il la renverrait auprès du Fléau des Mers, mais la machine avait-elle réellement tenu parole ? Et Shari ? Et Daethos ? Étaient-ils encore avec elle ? Autant de questions pour lesquelles, il le savait, il n’obtiendrait aucune réponse.

Il entendit un grattement sur le battant de sa tente. Pas moyen d’être seul ?

– Entrez ! grogna-t-il.

C’était Djashim, bien sûr. Le jeune général semblait tout aussi dépité qu’Aridel. Peut-être s’était-il attendu à mieux de la part du roi de Sorûen ?

– Il faut que nous parlions, dit-il sobrement.

– Je t’écoute.

– Je n’arrive plus à supporter Codûsûr. Il n’a clairement aucune confiance en moi, et je n’ai pas rejoint les Sorûeni pour lui permettre de s’enrichir. Pourquoi tient-il tellement à envahir Sanif ?

– Sanif est une lame à double tranchant, Djashim. C’est un pays très riche, et dont les instances dirigeantes soutiennent Oeklos. L’empereur les a autorisé à reprendre leur activité d’esclavage, un commerce aussi lucratif qu’immoral qu’ils avaient abandonné depuis des siècles. Les princes marchands croulent sous l’or et cherchent toujours à en obtenir plus. Nous pourrions cependant en faire des alliés en nous montrant magnanimes. C’est un sujet très complexe, mais si Codûsûr préfère s’en faire des ennemis en s’emparant de leurs richesses, libre à lui. Je n’ai aucun moyen de l’en empêcher. Les Sanifais deviendront son problème, plus le mien.

– Que voulez-vous dire ? Nous ne pouvons pas laisser les Sorûeni seuls face à Oeklos !

– Oeklos n’a plus vraiment d’emprise en Erûsard à présent. La deuxième légion, que tu dirigeais, est à présent sous les ordres de Codûsûr. Nous avons écrasé la première légion lorsqu’ils sont descendu dans le désert pour tenter de reprendre Samar, et la troisième s’est ralliée à nous. Et maintenant l’armée sanifaise est hors de combat. Oeklos n’a plus aucun avantage ici. S’il veut reprendre Erûsard il va devoir reconstituer une armée et la transporter depuis Sorcasard ou Lanerbal. Cela prend du temps et à en croire les rumeurs, ses alliés Sorcami sont de plus en plus frileux. Erûsard est à l’abri d’Oeklos pour le futur proche.

– Mais alors que voulez-vous faire ? On ne peut pas juste rester là à attendre qu’Oeklos revienne !

– En effet Djashim, j’ai une mission à accomplir. Et pour cela, je crains que mes pas ne doivent me porter jusqu’en Sorcasard. Comme l’a si bien dit Codûsûr, mon trône ne se trouve pas sur ce continent. Et il est très probablement temps que je réclame ce qui me revient de droit.

– Alors vous étiez sérieux ? Vous voulez partir ?

– Oui. Ma décision est prise, et je ne crois pas avoir vraiment le choix de toute manière. J’espère que mon retour en Omirelhen ne sera pas aussi sanglant que ce qui s’est passé ici. Je n’ai pas envie de voir souffrir mon peuple. Mais je suis le véritable souverain du Royaume de la Sirène. Je dois l’accepter et prendre mes responsabilités.

– Dans ce cas, je vous accompagne. Je n’ai aucune raison de rester.

– Tu es sûr ? Je…

– Inutile de protester. Je vous suivrai, quoi qu’il arrive. Mon objectif est de faire tomber Oeklos, pas de servir le roi de Sorûen.

– Et Ayrîa ?

– Je viens aussi !

A la mention de son nom, la jeune femme, qui écoutait la conversation, était entrée dans la tente. Elle continua.

– Si vous croyez pouvoir vous débarrasser de moi, vous vous trompez lourdement. J’ai beau devoir mon allégeance à Chînîr, je ne vais pas laisser Djashim hors de ma vue. Il risquerait de se faire tuer.

Le jeune général leva les yeux au ciel mais ne dit pas un mot. Aridel, les regardant tous les deux, sourit :

– Je suppose qu’il serait vain de tenter de te convaincre du contraire. Taric aussi viendra avec nous, au moins jusqu’à Goderif. Il souhaite ensuite retourner en Dafashûn pour se soigner si cela est encore possible.

– Mais il est trop malade pour…

– Ce n’est pas une option, Djashim. Tout comme moi, Taric a accepté son destin, et il espère, je pense, pouvoir le réaliser en Dafashûn.

Le jeune homme acquiesça sans mot dire. Aridel reprit.

– Très bien, inutile de tergiverser. Si vous voulez vraiment venir, allez vous préparer. Nous partons à la tombée de la nuit.