Extrêmes (3)

Extrêmes (3)

Ayrîa sirotait son thé tout en écoutant la discussion animée qui opposait Codûsûr, souverain de Sorûen, à Chînir, général de son armée, et chef du clan des Saüsham. Malgré sa volonté de ne pas prendre parti, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de mépris envers le roi. Était-ce sa loyauté envers Chînir qui s’exprimait, ou autre chose ? Elle essaya de mettre ce sentiment de coté pour analyser objectivement la conversation.

– Le domaine de Sanif nous appartient, Chînir ! Pour la première fois depuis six siècles, Sorûen à la possibilité de reprendre ce territoire qui lui revient de droit. Nous pouvons redonner à notre royaume sa gloire passée, et devenir la seule force capable de contrer Oeklos.

– Majesté, puis-je me permettre de vous rappeler que nous devons ces victoires à la présence d’Aridel et au fait qu’il soit capable de contrer le rayon d’Oeklos ? L’empereur est loin d’avoir dit son dernier mot, j’en suis certain. Plutôt que de nous lancer dans une conquête systématique de Sanif, je pense que nous devrions chercher à nous en faire des alliés. Cela nous permettrait de nous tourner vers Sûsenbal qui représente encore un risque…

– Sûsenbal ! Laisse moi rire ! Les îles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles ont été, un simple état vassal à la solde d’Oeklos. Nous n’avons pas grand chose à craindre des Sûsenbi. Par contre nous avons énormément à gagner à nous rendre à Stelthin. La capitale de Sanif pourrait devenir notre nouvelle base d’opérations.

– Et vous en profiteriez au passage pour mettre la main sur les richesses et l’or des marchands Sanifais ? Un bon plan pour vous, Codûsûr, à n’en pas douter.

L’homme qui venait de parler, entrant dans la tente de commandement sans s’annoncer, était Aridel bien sûr. Personne d’autre n’aurait osé s’adresser de la sorte au roi de Sorûen. Seul l’ex-mercenaire, héritier légitime du trône d’Omirelhen et possesseur d’une armure divine, était l’égal en rang, voire le supérieur, de Codûsûr. C’était un constat que n’appréciait guère le souverain. Aridel était accompagné de Djashim, l’ex-général d’Oeklos et agent des mages envers lequel les sentiments d’Ayrîa étaient très confus. Le visage des deux hommes évoquait la fatigue et l’horreur du combat, mais leur expression était celle d’une colère contenue.

L’armure d’Aridel, déjà imposante en elle même était couverte de sang et de traces de lutte, et conférait aux mots de l’ex-mercenaire un poids teinté de violence. Même Codûsûr eut un petit mouvement de recul.

– Aridel, dit le roi d’un ton mi-figue, mi-raisin. Nous discutions simplement de la suite à donner à cette grande victoire. Votre avis est le bienvenu.

– Hmpf, renifla l’ex-mercenaire. Je ne peux qu’admirer votre dévouement et votre hâte à conduire cette campagne. Alors que le sang de vos hommes coule encore sur la plaine de Lûstel, vous êtes déjà à penser à l’avenir. Puis-je cependant me permettre de vous rappeler que notre objectif est de libérer la population de Sorûen, pas de soumettre celle de Sanif ?

L’ironie des propos d’Aridel déplût très visiblement au souverain de Sorûen. Il fit face à l’ex-mercenaire. Son visage était très dur, et on sentait au regard du roi que chez lui la compassion avait disparu. Elle avait été remplacée depuis longtemps par l’esprit de vengeance et l’avidité. Aridel et lui se toisèrent pendant un long moment sans rien dire, leurs volontés s’opposant silencieusement.

Ce fut Djashim qui décida de mettre un terme à ce duel sans mots.

— Majesté, si je puis vous interrompre ? Chînir à dû vous dire que notre victoire à Lûstel a été très couteuse, en hommes comme en matériel. Peut-être pourrions nous prendre le temps de nous regrouper et de panser nos plaies avant de décider quoi que ce soit ?

Le roi se tourna vers son nouvel interlocuteur.

– Ah, mon jeune « général », dit-il d’un air condescendant. Quoi que vous et vos hommes puissiez en penser, l’heure n’est plus à l’attente, mais à l’action. Il est vital que nous pressions notre avantage stratégique. Le domaine de Sanif à une très grande valeur aux yeux d’Oeklos. Nous en assurer la possession lui porterait un coup terrible.

Aridel intervint de nouveau.

– Je doute, Codûsûr, que les Sanifais soient capables de reconstituer rapidement une armée après la défaite qu’ils ont essuyée ici. Leurs ports sont d’une importance vitale pour nous, c’est un fait. Je suis cependant persuadé que nous en récolterons plus rapidement les fruits en nous alliant avec les princes-marchands, pas en les écrasant. Nous pourrions alors porter un énorme coup logistique à Oeklos tout en concentrant notre activité militaire ailleurs. Et nous n’avons pas besoin de nous rendre à Stelthin pour cela.

– Ce serait une victoire symbolique pour toute la résistance, Aridel : la première capitale reprise à Oeklos !

— La prise d’Erûsdel serait tout aussi bénéfique pour le moral de nos troupes. Et c’est bien là que se trouve votre palais, il me semble ?

Ayrîa s’amusait follement, presque malgré elle. Elle avait l’impression d’assister à une dispute de ses petits frères, se battant pour un nouveau jouet. Roi, généraux, envoyé d’Erû, tous ces hommes se comportaient comme des enfants. Elle avait presque envie de leur mettre une claque et de les envoyer se calmer dans leurs chambres. C’était hors de question, bien entendu, mais la pensée la fit sourire intérieurement.

Elle se rendait pourtant compte que contrairement à ses petits frères, la conclusion de cette dispute impacterait un grand nombre de vies. La jeune femme n’avait aucune envie de revivre un bain de sang comme la bataille de Lûstel si ce n’était pas nécessaire. Elle se focalisa sur les propos du roi.

– Erûsdel ? Vous semblez bien impatient de vous y rendre Aridel. Ce n’est pourtant pas là qu’est votre trône.

Le ton de Codûsûr était lourd d’accusations. La conversation prenait une tournure de plus en plus déplaisante. Cela faisait plusieurs semaines que les points de vue d’Aridel et du roi de Sorûen s’opposaient, mais jamais Ayrîa n’avait été témoin d’un échange aussi houleux.

– Vous avez parfaitement raison, répondit Aridel en haussant le ton. La maison de mes ancêtres est ailleurs, et je n’ai rien à apporter ici. Je ne suis, après tout qu’un simple bouclier à brandir contre le rayon d’Oeklos. Je constate d’ailleurs que vous n’avez plus besoin de mes services, et je ne vois pas pourquoi je vous aiderai à envahir une autre nation ! Je vous dis donc au revoir. Puissent nos chemins ne jamais se recroiser !

Sans ajouter un mot, Aridel quitta la tente d’un pas rapide, furieux.

– Il reviendra, dit Codûsûr, tout aussi énervé. Il a autant besoin de nous que nous de lui.

Djashim reprit alors la parole.

– Majesté, je crois qu’Aridel, comme moi et comme la plupart de nos hommes, est las du combat. Son armure protège son corps, mais ne l’empêche pas de voir les horreurs de cette guerre. C’est pour cela qu’il sera peut-être bon de marquer une pause dans notre avance, et de nous reposer un moment.

Codûsûr vint se placer en face du jeune général, la colère déformant son visage.

– Je n’ai pas de conseils à recevoir d’un enfant qui se prétend officier ! Votre seul mérite est d’avoir su faire plaisir à Oeklos et je ne veux pas savoir de quelle manière ! Retournez auprès de votre ami. Je ne veux plus vous voir ici, « genéral ».

Ces derniers mots avaient été dits avec un tel mépris qu’il était difficile de ne pas y voir des insultes. Ayrîa admirait la contenance de Djashim. Il sortit en silence de la tente, suivant les pas d’Aridel sans révéler les émotions qui l’envahissaient très probablement. Ayrîa en profita pour le suivre, poussée par la curiosité et d’autres sentiments qu’elle ne voulait pas admettre.

– Djashim, cria-t’elle. Le roi parle sans réfléchir, grisé par la victoire. Il va se reprendre.

– Non Ayrîa, répliqua le jeune homme. Il n’y a pas à raisonner avec cet homme. Si c’est pour qu’il prenne le pouvoir que nous combattons Oeklos, il nous faut revoir notre copie. Il a oublié à qui il doit sa situation actuelle !

La jeune femme ne pouvait pas contredire les propos de son interlocuteur, pour la bonne raison qu’elle pensait intérieurement la même chose.

– Que va faire Aridel, alors ? demanda-t-elle.

– Je n’en sais rien. Mais il a une mission à accomplir et quoi qu’il décide, je l’accompagnerai.