Extrêmes (2)

Extrêmes (2)

Le vent était intense, et la puissance de son souffle faisait tanguer dangereusement la lourde caisse en bois. Les tensions exercées au bout de la corde que tiraient Daethos et les membres d’équipage du Fléau des Mers la faisaient passer d’un coté et de l’autre du monte-charge. Le Sorcami en venait à se demander par quel miracle ils n’avaient pas encore perdu un de leurs chargements. Il fallait sûrement rendre hommage à la solidité des cordes Dûeni, mais surtout à la persévérance des marins d’Imela. La capitaine avait su entraîner ses hommes de façon à ce qu’ils accomplissent presque sans y réfléchir les tâches les plus pénibles. Tous se comportaient de manière très professionnelle. C’était un équipage aguerri aux métiers de la mer. Même après leurs longue traversée, ils continuaient à travailler presque sans se plaindre. Pourtant certains d’entre eux n’avaient pas mis pied à terre depuis plus de deux ans.

Il fallait dire que la côte Setireline, devant laquelle le navire était au mouillage, n’était pas particulièrement attirante. Le Fléau des Mers se trouvait entre Ûtiminas et Omirelmar, sur la côte est du pays. Malgré sa position protégée, bordant la mer d’Omea, c’était un littoral battu par les vents forts du Souffle d’Erû, la limite entre l’hémisphère Nord se trouvant à l’ombre de l’Hiver Sans Fin et le Sud où le soleil brillait encore.

Daethos et ses compagnons tirèrent une nouvelle fois sur la corde et la caisse finit par arriver sur le pont. Malgré sa force, l’homme-saurien commençait à ressentir une certaine fatigue dans ses bras. Il commençait à avoir hâte que le chargement des provisions se termine.

– Ohé ! interpella alors une voix.

C’était le canot, en contrebas du navire. Il était vide à présent, à l’exception des quatre rameurs qui avaient transporté les caisses depuis la côte. Daethos ignorait combien il leur restait d’aller-retour à effectuer.

– Qu’y a-t-il ? demanda l’homme saurien. Malgré tout ses efforts, il parlait encore le dûeni d’une manière très formelle, ce qui lui valait souvent les moqueries de l’équipage. Il n’en avait cure. La plupart de ces hommes avaient fini par tolérer sa présence, et Daethos leur avait prouvé son utilité. Le cime verdoyante des arbres de sa forêt natale commençait cependant à beacoup lui manquer. Il avait hâte, presque malgré lui, de retourner en Niûsanif.

– La capitaine a besoin de toi à terre, Daethos. Elle veut que tu viennes avec nous.

Le sorcami eut du mal à cacher sa surprise. Il n’aimait pas trop montrer ses émotions, car il savait que les humains avaient du mal à les interpréter. Pourquoi donc Imela voulait-elle le voir ? C’était particulièrement risqué. Les contrebandiers qui lui avaient vendu ces provisions n’allaient probablement pas être ravis de voir débarquer un homme-saurien. Il se devait cependant d’obéir. Il était officiellement un membre de l’équipage du Fléau des Mers et se devait d’en respecter les règles.

– J’arrive, dit-il laconiquement.

S’accrochant à l’un des filets de corde qui descendaient le long du navire, il rejoignit le canot. Une fois à bord, les marins se mirent à ramer en direction de la côte.

Ils débarquèrent sur une grève de galets polis de la même couleur gris sombre que le ciel. De nombreuses caisses de provisions étaient encore empilées là, attendant leur chargement. Daethos mit pied à terre, remarquant l’inégalité du sol sous lui.

Imela se trouvait non loin de là, en grande discussion avec Shari, qui avait bien sûr insisté pour accompagner la capitaine lors de ses tractations. Daethos se rapprocha des deux femmes.

– Ce ne serait pas raisonnable, Shari, expliquait la capitaine, visiblement exaspérée. J’ai promis à Daethos de le ramener en Niûsanif, et j’ai le sentiment qu’Itheros aussi…

– C’est le chemin le plus rapide ! Et nous pourrions débarquer Takhini en Sûsenbal. Il ne peut pas passer le restant de ces jours sur ce navire. Je suis sûr que j’ai encore des contacts qui…

– Vous m’avez fait demander, capitaine-Imela ? coupa alors Daethos, curieux de connaître le sujet de leur discussion?

La capitaine se tourna vers lui.

– Ah Daethos ! Vous tombez à pic. Nous venons de recevoir des nouvelles troublantes.

– Troublantes, capitaine-Imela ?

– Oui Daethos. Sûacil, mon contact à Ûtiminas, est quelqu’un de très bien informé. Il a un réseau d’informateurs jusque sur la côte ouest de Setirelhen. Il récemment eu vent de rumeurs qui semblent incroyables.

– De quelles rumeurs parlez-vous ? demanda Daethos, de plus en plus curieux.

– Il semblerait que le royaume de Sorûen soit entré en guerre ouverte contre Oeklos.

– Ce n’est pas nouveau, répliqua Daethos. Les nomades Sorûeni ont toujours…

– Vous ne comprenez pas, Daethos, coupa alors Shari. Les Sorûeni ont repris des territoires à Oeklos !

– Ne vous emballez pas Shari, la reprit Imela, ce ne sont que des rumeurs.

– Oui, dit Daethos, cela parait effectivement peu probable. Comment les Sorûeni auraient-ils pu vaincre le rayon de l’empereur ? Aucune armée ne peut lutter contre son arme céleste.

– C’est là ce qui nous intéresse le plus, répondit Imela. Les rumeurs sont contradictoires, mais elles s’accordent sur un point : il semblerait que les Sorûeni aient reçu une aide divine. Certains racontent même qu’un Dasam serait descendu de Dalhin pour venir guider leur armée vers la victoire.

– Un Dasam ? Un ange vengeur serait venu aider Sorûen ? Daethos eut du mal à s’empêcher de rire. Vous ne pouvez pas croire cela ! On vous raconte des fables.

– Comment pouvez-vous dire cela, après tout ce que nous avons vécu, Daethos ? rétorqua Shari d’un ton passionné. C’est peut-être la vérité. Et peut-être qu’Aridel…

– Arrêtez, Shari ! coupa Imela. Comme Daethos, je suis très sceptique face à cette histoire. Nous devons éviter de prendre nos désirs pour des réalités. Tout ça n’est très probablement qu’un conte pour redonner une lueur d’espoir aux plus malheureux.

– Peut-être, concéda Shari, mais nous devons en avoir le cœur net ! Il nous faut nous rendre en Erûsard le plus rapidement possible.

– Non Shari. Je ne reviendrai pas sur la promesse que j’ai faite à Daethos, sauf s’il m’en délie lui-même. Et même si c’est le cas je ne suis pas sûr que retourner en Erûsard soit une bonne idée. Qu’en pensez-vous, Daethos ?

Le Sorcami prit une grande inspiration. Y’avait-il vraiment une chance qu’Aridel soit vivant et en Erûsard ? Si tel était le cas son serment envers l’humain l’obligeait à suivre cette piste. Pourtant son devoir envers son peuple et Itheros était tout aussi vital. Que faire ? Il finit par prendre une décision.

– Je regrette, princesse-Shas’ri’a, dit-il mais sans confirmation de cette simple rumeur, nous ne pouvons nous jeter ainsi dans l’inconnu. Ce serait trop dangereux, particulièrement pour Itheros et Takhini. Si ces nouvelles sont véridiques, nous finirons bien par en savoir plus, quel que soit l’endroit où nous nous trouvons. Et peut-être pourrons prendre une décision plus éclairée à ce moment. En attendant, je souhaite continuer ma route vers Niûsanif afin de retrouver mon peuple envers lequel j’ai aussi des devoirs.

Malgré la logique de l’argument de Daethos, Shari ne s’avoua pas vaincue.

– Nous avons bien suivi Imela dans les glaces du Nord suite à une simple vision. Je…

– Il suffit Shari ! coupa la capitaine. Tout comme vous, j’aimerais plus que tout retrouver Aridel sain et sauf, mais j’ai aussi d’autres responsabilités. Je ne vais pas risquer la vie de mes hommes à la moindre rumeur ! Nous continuons vers Niûsanif.

Shari rougit de colère, mais la jeune femme n’ajouta pas un mot. Daethos, constatant son état, ajouta :

– Peut-être, capitaine-Imela, pourrions-nous faire escale en Omirelhen sur notre chemin ? Ce serait une occasion de confirmer ou d’infirmer cette rumeur.

Imela réfléchit un moment avant de répondre

– Une bonne idée, Daethos. Il nous faudra cependant faire très attention. Le Fléau des Mers n’est sûrement pas le bienvenu dans le royaume de la Sirène, surtout depuis l’évasion d’Itheros. Je vais réfléchir à ce que nous pouvons faire. Nous en reparlerons.

– Merci, capitaine-Imela. En attendant je vais continuer à aider l’équipage à charger les provisions.

Sans ajouter un mot, Daethos prit congé des deux femmes et se dirigea vers une caisse de provisions qu’il prit à main nues. Il entreprit alors de la transporter sur le canot qui attendait sur la grève.