Extrêmes (1)

Extrêmes (1)

Balayant les cendres
Portant les navires
Le vent sans comprendre
Broie, souffle et vire
La tempête ne cesse de s’étendre
Façonnant notre avenir.

Amiral Omisen, Commandant en chef de l’armada Dûeni – 924 E.D.

Les rayons dorés du soleil matinal réchauffaient les ailes de la corneille. Elle suivait ses compagnes de vol, attirée par l’odeur musquée de la pourriture ambiante. Pour elle, cette fragrance rimait avec nourriture.

Le volatile planait à une altitude moyenne, se méfiant de ses propres congénères. Au dessous, les champs des hommes défilaient. Certains étaient piétinés et les récoltes avaient disparu sous le pas de milliers de soldats.

La corneille finit par sentir la fumée, piquante, âcre, lui envahir les poumons. Ce n’était qu’un contretemps, et plutôt un bon signe. Elle se rapprochait du but.

Elle ne se trompait pas ! Le sol se métamorphosait au fur et à mesure de son avancée. Les champs étaient à présent constellés de cratères bruns, et tous ses sens étaient en alerte. Bientôt, les premiers cadavres apparurent.

La terre en fut rapidement jonchée. Une véritable aubaine ! La plupart des humains portaient des vêtements noirs, aussi sombres que le plumage des corneilles. Les oiseaux se mirent à piquer, pressés de se sustenter des délices de cette corne d’abondance. Certains corps n’étaient déjà plus que des masses sanguinolentes, rongées par les charognards qui les avaient précédés.

La corneille s’apprêtait à suivre ses congénères, mais elle décida de continuer un peu plus loin. Peut-être trouverait-elle de la viande plus fraîche si elle faisait un effort supplémentaire. Son secret espoir était de trouver des cadavres aux yeux intacts. Elle raffolait du goût et de la texture gélatineuse des globes oculaires. C’était un met d’une délicatesse rare.

Il fallait cependant faire très attention avec ces restes humains. Certains bougeaient parfois encore, et la corneille avait plusieurs fois dû fuir un repas appétissant. Et c’était sans parler de ceux qui ramassaient les morts pour les enterrer. Quel gaspillage ! Les vers de terre ne savaient pas comment savourer un tel repas.

Un éclat lumineux attira soudain l’attention de la corneille. Elle l’observa un moment avant de réaliser avec soulagement qu’il ne s’agissait que l’un de leur gros tubes de métal reflétant la lumière du soleil. La machine était visiblement cassée, l’une des roues lui servant de support écrasée sous son poids. Juste à côté se trouvait un homme allongé, face contre terre. L’arrière de son crâne était ouvert et laissait apparaître la masse grisâtre de sa cervelle. La corneille piqua pour se précipiter dessus. Il s’agissait là d’une gourmandise à laquelle elle pouvait difficilement résister. Elle se posa sur le cadavre et prit dans son bec des morceaux de matière gluante.

Elle n’eut cependant pas le temps d’apprécier ce repas. Elle évita juste à temps le pied métallique qui se dirigeait vers elle et dut s’envoler pour chercher une autre source de nourriture. Ce n’était pas son jour !

***

– Oiseau de malheur ! grinça Aridel, sans s’adresser à une personne en particulier.

La vue du carnage qui l’entourait le mettait dans une humeur exécrable. Il était partagé entre le dégoût, la tristesse, et la colère. Plus que tout il se sentait responsable de ce massacre, et son sentiment de culpabilité dominait toutes ses pensées. Il ne pouvait s’empêcher de revoir dans sa tête toutes les batailles qui avaient précédé celle-ci. Ses souvenirs les plus sombres lui envahissaient l’esprit, de la plaine de Kiborûn, une éternité auparavant, à ces champs autour de la ville de Lûstel, sur les bords du fleuve Lûrif.

Comment pouvait-on qualifier de victoire une scène d’une telle horreur ? Les cadavres d’hommes et de chevaux se joignaient aux cratères des boulets et aux pièces d’artilleries détruites. Toute cette violence était-elle vraiment nécessaire ? Combattre le mal par le mal, était-ce la seule solution ? En voulant contrer Oeklos, ne devenait-il pas aussi destructeur que l’empereur?

Aridel leva les yeux au ciel. Là-haut se trouvait Erû, l’entité qui lui avait donné les moyens de mener cette guerre. La même « divinité » qui avait permis à Oeklos de plonger la moitié d’Erûsarden dans l’obscurité, réduisant en cendre le royaume des Mages. Aridel le maudissait au plus profond de lui. C’était cette machine sans âme, la véritable responsable de tout ça. Et Aridel n’avait d’autre choix que de suivre ses instructions.

Bouillant de frustration, l’ex-mercenaire, héritier du trône d’Omirelhen, frappa du pied un boulet de canon se trouvant à proximité. Celui-ci décrivit une grande parabole avant de retomber cinquante toises plus loin. Aridel avait encore oublié qu’il portait son armure, « cadeau » d’Erû et que sa force était par conséquent décuplée. Heureusement que personne n’avait été blessé par son geste de rage.

Il sentit à ce moment une présence à ses côtés et se retourna. C’était Djashim, bien sûr. L’uniforme de capitaine de l’armée Sorûeni qu’il portait était légèrement trop grand pour son physique maigre de garçon des rues, lui conférant un aspect presque enfantin. Pourtant Aridel savait que Djashim avait connu bien des horreurs lui aussi, particulièrement lorsqu’il avait été au service de d’Oeklos. Le visage du jeune homme reflétait les sentiments d’Aridel face à ce spectacle.

– Il y a des fois où je me demande si nous avons vraiment choisi le bon camp… S’il y a vraiment un bon et un mauvais camp, ajouta-t-il pensivement.

Aridel le regarda. Il y avait au moins quelqu’un qui comprenait ce qu’il ressentait.

– C’est aussi ce que je me dis Djashim, mais nous devons essayer de garder l’espoir. Nous sommes les seuls actuellement à pouvoir contrer Oeklos. Et je n’ai plus envie de vivre dans un monde où il est le maître absolu.

Aridel ne croyait pas vraiment à ce qu’il disait, mais il espérait pouvoir remonter un peu le moral de Djashim. Le jeune homme n’était pas dupe. Il eut un petit rire triste.

– En tout cas ces hommes n’auront plus à servir l’empereur, dit il en désignant le carnage. Espérons que cette « victoire » sera suffisante pour éviter toute contre-attaque de Sanif. Ce serait un pas vers la paix, au moins en Erûsard.

– Je n’en suis pas si certain, Djashim. Codûsûr est guidé par son avidité et son désir de revanche, et la conquête de Sanif risque d’être trop tentante pour lui.

– J’ai bien peur que vous n’ayez raison. D’ailleurs en parlant du roi de Sorûen, il m’a envoyé vous chercher. J’imagine que la discussion va tourner autour des suites à donner à cette bataille.

– Probablement, soupira Aridel. Nous ferions mieux d’y aller alors. Sa majesté n’est pas très patiente.

L’ex-mercenaire, accompagné de Djashim se dirigea alors vers la tente de commandement. Il ne put s’empêcher, cependant, de jeter un dernier regard sur le panorama sanglant qui était la conclusion de la bataille de Lûstel.