Evasion (3)

Evasion (3)

Shari avait enlevé son encombrante robe de cérémonie pour revêtir quelque chose de plus léger et agréable. Elle suivait à présent l’un des gardes du palais d’Omirelhen, qui la menait au travers des couloirs du palais jusqu’au cabinet privé du roi. Sa curiosité allait enfin être satisfaite.

Shari et son guide s’arrêtèrent bientôt devant une lourde porte richement décorée sur laquelle le garde frappa trois fois, annonçant :

– Majesté, l’ambassadrice de Sûsenbal.

– Entrez, dit une voix étouffée.

Le garde ouvrit la porte, indiquant d’un geste à Shari qu’elle pouvait en franchir le seuil. La jeune femme pénétra dans l’une des pièces les plus encombrées qu’il lui ait été donnée de visiter. Les murs étaient couverts de cartes et de plans et le sol était jonché de rouleaux et de parchemins. Au centre se trouvait un bureau en solide bois de pin lui aussi recouvert de paperasses. Derrière ce bureau, Leotel III, roi d’Omirelhen, lisait une missive. Son visage arborait une expression extrêmement sérieuse qui intrigua Shari.

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– Bienvenue excellence, dit le roi à l’entrée de Shari. Et veuillez m’excuser pour le désordre de cette pièce. Je n’ai guère le temps de ranger en ce moment.

– Je vous en prie majesté. répondit poliment la jeune femme. J’imagine que vous avez bien d’autres soucis que le rangement de votre bureau.

– Vous ne croyez pas si bien dire. Le roi désigna alors un siège. Asseyez-vous s’il vous plaît.

Shari obéit promptement, bouillante d’impatience, tandis que le roi reprenait :

– J’imagine que vous êtes au courant de ce qui se passe à Fisimhen ?

– J’ai entendu les rumeurs, majesté, mais rien de plus. Je sais juste que Fisimkin a été attaquée par une force encore inconnue. Mais j’espère que vous pourrez m’en dire plus.

Le roi soupira, son visage marqué par la lassitude.

« Nous disposons en effet de quelques renseignements complémentaires. D’abord, nous avons eu la confirmation que des Sorcami se trouvaient parmi les assaillants. »

La surprise frappa Shari comme une violente claque, la laissant sans voix. Il lui fallut un moment avant de reprendre sa contenance. Les Sorcami avaient donc rompu le traité de Niûsanin, et, pour la première fois depuis près de cinq cents ans, avaient attaqué les humains. C’était un événement historique et extrêmement troublant. La planète toute entière pouvait être impactée par ce qui s’était produit à Fisimkin.

Voyant que Shari ne répondait pas, Leotel poursuivit.

« Ce n’est pas tout. D’après ce que nous avons pu apprendre, il semblerait que les Sorcami se soient alliés avec le baron Oeklos lors de cet assaut. Et ils ont utilisé une arme inconnue qui a complètement détruit les murs de la ville, permettant à leurs troupes une victoire rapide. Depuis, des rapports nous parviennent tous les jours, indiquant que cette alliance improbable progresse sans entrave dans le Nord et l’ouest du pays, se rapprochant dangereusement des frontières de Sortelhûn. »

C’en était presque trop pour Shari. En prenant ses fonctions à Omirelhen, elle ne pensait pas arriver au milieu d’une crise d’une telle ampleur. Elle comprenait à présent pourquoi le roi n’avait pu la recevoir immédiatement. La curiosité de Shari avait été satisfaite mais elle se demandait maintenant si elle n’aurait pas préféré rester dans l’ignorance. Sentiment qui disparu bien vite, son âme de diplomate reprenant le dessus : il s’agissait d’une occasion unique pour elle de se trouver au cœur de l’Histoire. La jeune ambassadrice finit donc par dire :

« Je suppose que vous avez tenté de contacter les Sorcami ? Omirelhen est, avec Fisimhen, le pays qui entretient le plus de lien avec eux. »

« Nous avons essayé. Mais cela fait plus de dix ans que nos rapports diplomatiques sont coupés, et nos tentatives pour envoyer un messager a travers les Sordepic se sont toutes soldées par des échecs. Cependant nous aurons peut-être bientôt des nouvelles fraîches. Le prince Sûnir, mon fils, qui se trouvait sur la marche des Sordepic sera bientôt de retour avec de nouvelles informations. Je ne vous cache pas que la situation est grave, et nous ignorons encore comment répondre à cette crise. On dit que, malgré votre jeune âge, vous êtes une diplomate accomplie, et j’ai besoin d’un regard neuf sur cette affaire. Vous avez de plus une excellente connaissance du sénat de Niûsanif : comment pensez vous que la république réagira à ces nouvelles ? »

Shari réfléchit un moment avant de répondre :

– Il existe plusieurs courant de pensées chez les Niûsanifais concernant les Sorcami. L’un d’eux prône une alliance de la république avec les hommes sauriens, mais il risque de disparaître lorsque les évènements de Fisimkin seront connus. Je pense cependant que la république ne déclarera pas ouvertement la guerre aux Sorcami. La plupart des sénateurs sont trop pusillanimes pour cela. Le plus probable est que la protection des frontières, près des Sordepic, soit renforcée, mais il ne faut pas en attendre plus de Niûsanif. Je ne sais pas si cela répond à votre question.

– Cela correspond bien à ce que mes conseillers m’ont décrit, mais je tenais à l’entendre de votre bouche. Il est donc clair que nous n’obtiendrons pas d’aide de Niûsanif si les choses venaient à tourner mal. Comme je l’ai dit tout à l’heure, j’ai besoin de quelqu’un qui pourrait apporter un regard extérieur à l’affaire. Je pense que vous conviendriez parfaitement à cette tâche. Accepteriez-vous de nous aider ?

Shari répliqua presque immédiatement :

– Majesté je suis flattée de la confiance que vous m’accordez. Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour réfléchir à tout ce que vous venez de me dire, mais soyez certain que je ferai tout mon possible pour vous assister dans votre tâche.

– Je n’en attendais pas moins de votre part. Prenez ces documents. Le roi tendit un épais rouleau de parchemins à Shari. « Ils résument tout ce que nous savons sur cette crise, c’est à dire pas grand chose de plus que ce que je vous ai dit. Mais peut-être y verrez vous quelque chose qui nous a échappé. Le conseil restreint d’Omirelhen se réunit demain, et vous y êtes exceptionnellement conviée. Je compte sur vous. »

Invitée au conseil restreint ? C’était un honneur que Shari n’aurait jamais espéré recevoir. Très peu d’étrangers y avaient participé, et à sa connaissance, aucun émissaire de Sûsenbal. La jeune femme s’inclina donc profondément

– Je serai là, majesté.

– A présent, excellence, je dois à mon grand regret vous demander de me laisser. Il me reste beaucoup à faire avant demain. Bonne soirée.

– Bonne soirée majesté, répondit Shari.

La jeune femme se retira sans bruit. Elle allait avoir, elle aussi, beaucoup de travail à faire cette nuit là. Il fallait qu’elle connaisse tous les tenants et aboutissants de cette crise sil elle voulait être utile au conseil. Il fallait aussi qu’elle rédige un message à envoyer à son père, l’empereur. Sûsenbal devait se tenir prêt, car ces événements pourraient rapidement acquérir une portée mondiale. La nuit risquait d’être longue…