Evasion (2)

Evasion (2)

Aridel s’assit lourdement sur une pierre plate. Autour de lui, de nombreux hommes l’imitèrent. La plupart de ses infortunés compagnons de voyage étaient de simples fermiers, et supportaient mal la marche forcée que leur avait imposé les Sorcami. Aridel en avait vu un bon nombre tomber sous l’effet de la déshydratation et de la fatigue. En général, les gardes Sorcami les achevaient d’un coup de lance. Il s’agissait probablement d’une manière pour les hommes-sauriens de ne garder que les hommes les plus endurcis dans leur « armée ». Cette dernière ressemblait d’ailleurs plus à une colonne de prisonniers qu’à une véritable force d’assaut. Ni Aridel ni aucun des hommes présent ne s’était vu fournir d’armes ni d’armure. Aridel avait cependant pu conserver son épée. Elle l’avait d’ailleurs bien servi durant les rares moments ou les Sorcami distribuaient eau et nourriture, éloignant les brutes qui s’emparaient sans vergogne des rations de leurs compagnons.

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Après avoir quitté la ferme de Blûder, Aridel, encore inconscient, avait été transporté à dos de Raksûlak jusqu’à l’endroit où l’armée nouvellement formée par les Sorcami bivouaquait. Là, il avait attendu quelques heures pendant que les hommes-sauriens « recrutaient » d’autres volontaires. Puis la troupe nouvellement formée était partie vers l’est. Ils avaient marché pendant quatorze jours, sans que les Sorcami ne leur indiquent quelle était leur destination finale. Les hommes-sauriens ne parlaient d’ailleurs quasiment jamais aux humains, se contentant pour la plupart d’échanger quelques mots entre eux dans leur langue sifflante. Aridel en avait compté une centaine, un nombre bien faible, comparé au millier d’humains qu’ils accompagnaient, mais suffisant pour décourager même les plus téméraires de toute tentative de désertion.

Durant ces quatorze jours de marche, Aridel avait très peu dormi, toujours hanté par les images de la mort de Blûder et Sathil et celles, plus anciennes, de ses propres actes. Une haine croissante des Sorcami s’était insinué en lui, et il rêvait parfois de plonger son épée dans un de leurs corps reptiliens. Il s’agissait cependant d’une proposition irréalisable : Aridel aurait été tué avant même d’avoir pu approcher à moins de cinq toises des hommes-sauriens. La haine que ressentait Aridel n’était pas assez grande pour supprimer tout instinct de survie….

Le mercenaire connaissait bien la géographie de la région, et savait que chaque pas qu’ils faisaient en direction du nord-ouest les rapprochait de la frontière avec Sortelhûn. Il paraissait probable que les Sorcami avaient l’intention d’engager une action militaire contre le pays voisin de Fisimhen. Pourtant, le mercenaire voyait mal comment une bande de fermiers mal équipés auraient pu affronter l’armée de Sortelhûn, qui était loin d’être aussi faible et disparate que les troupes de Fisimhen. Il s’agissait peut-être d’une manœuvre de diversion afin de détourner l’attention de Sortelhûn de la véritable attaque. Si Aridel parvenait à s’échapper, peut-être pourrait-il prévenir les autorités de Sortelhûn de ce qui se tramait ici, portant un coup aux Sorcami…

Perdu dans ses pensées, Aridel n’avait pas remarqué l’homme qui s’était assis à côté de lui. Aussi eut-il un petit sursaut de surprise quand ce dernier prit la parole :

« Bonsoir, ami ! »

L’obscurité naissante du crépuscule ne permettait pas à Aridel de distinguer l’ensemble des traits du nouveau venu, mais la balafre qui parcourait son visage ne présageait rien de bon. Instinctivement, la main du mercenaire vint serrer la garde de son épée.

Ce mouvement n’échappa pas au regard de l’homme, et son visage se fendit d’un rictus amusé.

« Calme-toi, camarade. Je ne suis pas là pour me battre. Mon nom est Locan. Je n’ai pas pu m’empêcher de noter que tu es l’un des seuls ici à être armé, et j’ai une proposition à te faire. »

Intrigué, Aridel se détendit légèrement, mais laissa sa main posée sur son épée.

« Je t’écoute. »

Le dénommé Locan reprit alors, d’un ton de conspirateur :

« Je suis sûr que tu as remarqué que nous approchons de la frontière de Sortelhûn. C’est une région que je connais particulièrement bien, ayant dû y séjourner à une époque où je devais me faire discret. »

Il avait dit cette dernière phrase avec un sourire entendu, qui ne laissa aucun doute à Aridel. L’homme était un hors-la-loi, où du moins avait eu récemment des démêlés avec la justice de Fisimhen. Il s’agissait probablement de l’un de ces brigands qui écumaient au nord du pays, vivant de petites rapines et attaquant les voyageurs qui avaient le malheur de s’aventurer sur leur territoire. Il s’était probablement fait « recruter » par les Sorcami alors qu’il opérait dans un des villages que les hommes-sauriens avaient visité.

En bref, Locan était une crapule de la pire espèce. Cependant, Aridel avait souvent eu affaire à des hommes tels que lui, et savait comment leur parler. Et, de manière paradoxale, la fait que Locan soit un brigand ne faisait que rajouter à la crédibilité de ce qu’il venait de dire. Aridel continua donc à l’écouter, tout en restant sur ses gardes.

« Non loin d’ici se trouve l’entrée d’un ensemble de tunnels souterrains qui, en suivant le bon chemin, peuvent mener jusqu’à la province d’Apibos, en Sortelhûn. Il se trouve que je connais bien ces tunnels et je te propose de profiter de la nuit pour y pénétrer et fausser compagnie a cette armée ou seule la mort nous attend. Même les Sorcami ne pourront nous suivre une fois que nous serons à l’intérieur. Qu’en penses-tu ? »

Les soupçons d’Aridel étaient loin d’être endormis.

« Si les Sorcami ne peuvent pas nous suivre, en quoi as tu besoin de moi et de mon épée ? »

Le brigand eut un petit ricanement.

« Tu as raison d’être méfiant, l’ami. Mais tu dois bien savoir que les Sorcami ne sont pas le seul danger que recèle cette région. Le sous-sol de Sortelhûn fourmille de créatures étranges, et le pouvoir des anciens est très présent dans ces tunnels. S’y aventurer sans arme serait une folie. La dernière fois que j’y ai pénétré, j’ai failli y perdre la vie. »

Ces propos ne rassurèrent guère Aridel.

« Et qui me dit que tu ne te sers pas de moi comme appât pour ces dangereuses créatures ? Pour autant que je sache, il pourrait s’agir d’amis à toi prêts à me détrousser… »

Le sourire de Locan se fit plus large.

« Je ne peux rien te garantir, l’ami. Mais vas-tu vraiment laisser de coté une chance de t’évader d’ici ? C’est une mort certaine qui t’attend si tu reste… Le choix est le tien, mais tu dois le faire rapidement. Si nous partons, il faut le faire cette nuit, ce sera notre seule opportunité : nous serons trop loin demain soir. »

Aridel réfléchit un moment. Ce pouvait effectivement être la chance d’évasion qu’il attendait depuis longtemps. Il n’avait d’ailleurs plus grand chose à perdre au point où il en était. Et il détiendrait de toute manière un avantage sur le brigand qui n’était pas armé.

« D’accord, je te suivrai », dit-il enfin. « Mais à la moindre entourloupe, tu constatera de très près que je manie bien l’épée… »

Locan se contenta de hausser les épaules.

« Je passerai te chercher d’ici une heure, quand tout le monde sera endormi. Soit prêt. »

Et le brigand disparut dans le noir, laissant Aridel seul dans ses pensées.