Evasion (1)

Evasion (1)

Chapitre II – Evasion

La salle d’audience du palais de Niûrelhin était majestueuse. En tant qu’ambassadrice de Sûsenbal, Shari avait visité la cour de nombreux princes et chef d’état, mais celle d’Omirelhen était réellement impressionnante, rivalisant même avec le palais de Sûsenbhin. L’allée centrale était flanquée de colonnades de marbre ornées de motifs décoratifs, tous en rapport avec la mer. Les murs de la salle étaient quant à eux recouverts de tapisseries dorées reproduisant les moments importants de l’histoire du royaume, de sa fondation à la bataille de Rûmûnd, en passant par la guerre de Niûrelmar. L’impression de richesse était encore renforcée par les vêtements colorés des courtisans, placés derrière les colonnades, et observant la nouvelle arrivante dans un silence solennel.

Shari se dirigeait d’un pas mesuré vers le trône, un objet en marbre qui ressemblait plus à une sculpture de sirène qu’à un siège. Le torse de la sirène servait de dossier, alors que ses bras tendus en avant étaient les accoudoirs. La queue de poisson se repliait sur elle même, servant d’assise à l’ensemble. Au centre de cet assemblage de créatures marines se trouvait le roi d’Omirelhen, Leotel III, un homme d’apparence presque quelconque en comparaison de ce qui l’entourait. En s’approchant, cependant, Shari remarqua qu’au dessous de son front marqué par l’âge, les yeux du vieil homme dénotaient une vivacité surprenante, empreinte de sagesse. Voilà un souverain à ne pas prendre à la légère, se dit la jeune fille.

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Arrivée au pied du trône, Shari s’agenouilla en marque de soumission, et annonça de manière très formelle :

« Au nom de l’Empereur Mesonel, maître de Sûsenbal, souverain céleste et gardien des portes de jade, moi, Shas’ri’a, princesse de Sûsenbal, salue Leotel, grand roi d’Omirelhen. J’apporte l’amitié de tout le peuple de Sûsenbal. »

La coutume voulait que le roi réponde à ses ambassadeurs dans leur langue natale, en signe de respect. Leotel se leva, et s’approchant de la jeune fille annonça donc en Sorûeni oriental, le langage de l’île de Sûsenbal.

« Tî ionêli ichi Shês’imbalchui chidor, idirchui idir. Chê daliri tamêl chob’in ban Omirelhenchui gin Shês’imbalchui shama. Tî ochêli ichi ichôm in ma’i tshên Shas’ri’acha, Shês’imbalchui ginaca. »

(Nous saluons nous aussi l’empereur de Sûsenbal, souverain parmi les souverains. Puisse l’amitié entre le peuple d’Omirelhen et le grand Empire de Sûsenbal durer éternellement. Nous souhaitons également la bienvenue en notre cour à Shas’ri’a, princesse de Sûsenbal.)

L’accent du roi était presque sans défaut, et à ses paroles, Shari s’inclina profondément.
Le roi se pencha alors vers la jeune fille, l’aidant à se relever. Ce faisant, il lui murmura à l’oreille.

« Nous avons à discuter. Rejoignez-moi dans une heure, à mon cabinet de travail. Les gardes vous montreront le chemin. »

Si Shari avait été surprise par ces mots, elle n’en laissa rien paraître. La jeune femme s’inclina simplement en signe d’acquiescement alors que le roi reculait vers son trône. Une fois assis, le roi congédia l’ambassadrice d’un geste, indiquant que l’audience était terminée. C’était une des plus courtes cérémonies d’accueil à laquelle elle ait eu droit. Il se passait vraiment des choses graves en Omirelhen, se dit Shari alors qu’elle repartait, flanquée des deux gardes impériaux qui constituaient son escorte.

Shari était arrivée quinze jours auparavant à Niûrelmar, le principal port d’Omirelhen. Elle était l’une des dernières filles de l’empereur de Sûsenbal, Mesonel III. Ce dernier ayant dix femmes, sa progéniture était nombreuse. Shari n’était donc princesse que de nom : elle n’avait aucune chance d’accéder un jour au trône. De nature curieuse et aventureuse, la jeune femme avait cependant dès son plus jeune âge rêvé de parcourir les mers et de découvrir le monde au delà de la cité impériale. Quelle n’avait donc pas été sa surprise lorsqu’elle s’était vue proposer par son père le poste d’ambassadrice de Sûsenbal à Niûsanif ! Elle en avait pleuré de joie. Et c’est donc alors qu’elle venait juste d’avoir vingt ans que Shari avait quitté l’île de Sûsenbal pour le continent de Sorcasard. Elle avait passé près de trois ans à Niûsanif, une république à la politique complexe qui lui avait permis d’affiner ses talents de diplomate. A tel point que son père, l’empereur, avait décidé de lui confier une mission plus importante encore : représenter Sûsenbal à la cour d’Omirelhen, le royaume le plus puissant du continent de Sorcasard.

C’était un honneur que Shari avait accepté avec joie, heureuse de découvrir une autre culture et une autre langue. Elle était donc arrivée trois jours auparavant à Niûrelhin, la capitale du royaume. Mais à sa grande surprise, le roi n’avait pas pu la recevoir immédiatement : des affaires urgentes le retenaient.

En tant qu’ambassadrice, Shari se devait de savoir ce qui pouvait empêcher le roi de recevoir un émissaire d’un royaume allié. Elle s’était donc mise en quête de renseignements, et avait rapidement découvert que c’étaient des troubles dans le royaume de Fisimhen qui inquiétaient le roi. Shari avait d’abord été surprise par cette information : elle résidait depuis assez longtemps à Sorcasard pour savoir que le Fisimhen était notoirement instable, et ses problèmes politiques n’auraient pas dû affecter autant le souverain d’Omirelhen. Les évènements actuels semblaient cependant bien plus graves qu’un simple soulèvement populaire. Des rumeurs persistantes parlaient même d’une invasion des Sorcami, une idée totalement saugrenue. Il était difficile de distinguer le vrai du faux dans toutes ces rumeurs, mais la crise devait tout de même être d’importance, pour occasionner de telles entorses au protocole. Ainsi, lorsque Shari avait finalement été convoquée pour son audience officielle, elle trépignait d’impatience, espérant enfin connaître le fin mot de cette histoire. Il lui fallait à présent patienter encore une heure, jusqu’à ce qu’elle puisse rencontrer le roi de manière plus informelle. Cette attente promettait d’être interminable.