Espoir (6)

Dafidel tourna légèrement de ses doigts gantés la molette du viseur afin d’en ajuster la distance focale. Tout était prêt. Le moment était venu. Tous les sens du pilote étaient aiguisés, et c’était comme s’il ne faisait plus qu’un avec son appareil. Il ressentait dans ses mains et son corps chaque vibration du dragon, en parfaite synchronisation avec le mouvement des pales de l’hélice. Un calme étrange l’envahit. L’escadrille Pesgûeni allait enfin pouvoir montrer à Oeklos qu’il n’était pas le seul à maîtriser les airs. Les peuples libres d’Erûsarden n’avaient pas dit leur dernier mot, et c’étaient Dafidel et ses compagnons qui étaient le fer de lance de cette riposte.

En dessous des dragons s’étendait une escadre complète de Raksûlaks, volant vers Cersamar. Ils avaient eux aussi adopté une formation en V et Dafidel n’avait aucune peine à imaginer à quel point ils devaient être terrifiants pour les soldats de l’Empire de Dûen, cloués au sol. Mais à présent le chasseur allait devenir la proie, et le pilote ressentait une certaine exaltation à l’idée de prouver sa valeur. C’était la première fois que Dafidel faisait feu sur une cible vivante, mais il se sentait prêt. Rien ne l’arrêterait plus désormais.

Poussant légèrement son levier de commande, il fit piquer le nez du dragon en direction de l’un des Raksûlaks. Il ajusta alors sa trajectoire par de petits mouvements de côté afin d’aligner le viseur sur sa cible. Puis, suivant les réflexes qu’il avait acquis à l’entraînement, il plaça le viseur légèrement en avant du reptile volant afin de compenser son mouvement. Plus qu’à attendre. Deux secondes. Une seconde. Feu !

Dafidel appuya sur le bouton qui déclenchait son lance-flamme, et une langue de liquide enflammé jaillit du dragon pour venir toucher le Sorcami volant. Ce dernier se transforma presque instantanément en un morceau de viande grillée qui alla s’écraser dans l’eau. Dafidel mit en route sa radio.

– P-8-3 à leader. Splash un. Je répète : splash un. Mort confirmée.

Le pilote avait du mal à retenir son exultation alors qu’il faisait virer son appareil pour trouver une autre cible. Dans sa radio, il entendait ses coéquipiers indiquer la destruction de leurs cibles respectives. Dafidel avait beau parcourir des le ciel en dessous de lui, il n’y avait plus trace de Raksûlaks. Il ne tarda pas à en connaître la raison lorsque le commandant prit la parole dans la radio.

– Leader à escadron P-8. Splash total. Je répète : splash total. Aucune cible en vue. Objectif un atteint. Direction objectif deux. Je répète : direction objectif deux.

Splash total ! C’en était donc fini de l’escadrille Raksûlak. Les montures volantes avaient complètement été prises par surprise sans aucune possibilité de se défendre. Il ne restait donc plus maintenant qu’à détruire les navires qui leur servaient de plateforme d’envol, ainsi que le prévoyait le plan d’action. Tous les pilotes avaient bien sûr été informés la veille de ces objectifs lorsqu’ils avaient fait escale à Amilcan. Le but du plan était d’exploiter au maximum l’effet de surprise afin d’infliger le plus de dégâts possibles à Oeklos, et le forcer à battre en retraite.

– P-8-3 à leader, annonça Dafidel. Ordre reçu, direction objectif deux.

Il manœuvra son dragon afin de reprendre sa place dans la formation. L’escadrille se dirigeait inexorablement vers les navires qui constituaient le flotte d’Oeklos. Vu de si haut, ils ne paraissaient pas très impressionnants. Il y’en avait beaucoup, mais ils représentaient pour Dafidel et ses équipiers de bonnes grosses cibles immobiles.

– Leader à escadron P-8. Largage des bombes autorisé. Je répète : largage des bombes autorisé.

Le dragon de Dafidel, comme tous les modèles DP-56 disposait, en plus de son lance flamme, de deux engins explosifs de trois cent livres, qu’il allait offrir en cadeau à la flotte d’Oeklos. Comme il l’avait fait au moment de l’attaque du Raksûlak, le pilote poussa le levier de son appareil afin de démarrer son piqué. Il enclencha également les aérofreins afin de mieux contrôler sa vitesse et sa trajectoire. L’air se mit à siffler autour des ailes du dragon en un bruit qui devait être terrifiant pour les marins en dessous de lui. Defidel sentit l’accélération le plaquer sur son siège, appuyant sur tous ses muscles et écrasant son visage. Il commença à réguler sa respiration comme il l’avait appris à l’entraînement. Le jeune mage comptait les secondes. Trois. Deux. Un. Libération !

Les bombes se détachèrent du dragon dans une violente secousse, et Dafidel redressa l’appareil, tournant la tête pour apercevoir la destruction qu’il avait semé derrière lui. Le navire qu’il avait visé explosa en une gigantesque boule de feu, projetant des éclats de bois à plusieurs centaines de toises alentour. Ce déchaînement de violence se répéta alors sur les navires voisins, touchés par les bombes des autres dragons. Bientôt, l’intégralité de la flotte d’Oeklos fut transformée en brasier incandescent dont la fumée devait être visible à des lieues à la ronde.

– Leader à escadron P-8. Mission accomplie ! Beau travail tout le monde. Retour à la base. Je répète : retour à la base.

Dafidel sourit. Tout s’était déroulé comme prévu ! Oeklos avait dû avoir la surprise de sa vie. Si seulement il avait pu être sur un de ces navires… Dans tous les cas, les seules forces dont il disposait à présent étaient les troupes déjà débarquées, mais Dafidel était certain que les Dûeni n’auraient aucun mal à en venir à bout. Le baron Oeklos avait perdu la bataille de Cersamar !

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