Espoir (5)

Une secousse ébranla la salle où se trouvait Shari, faisant tomber des volutes de poussière du plafond. Instinctivement, la jeune femme se baissa comme elle l’avait fait tant de fois auparavant, incapable de résister à ce réflexe de protection inutile. A côté d’elle un jeune lieutenant ne put s’empêcher de laisser échapper sa colère.

– Maudits raksûlak ! s’exclama-t’il. Ils n’arrêteront donc jamais ?

Un de ses supérieurs lui fit signe de se taire d’un geste de la main, jetant un regard inquiet à l’empereur. Le souverain de l’empire de Dûen n’avait cependant prêté aucune attention aux paroles du jeune soldat, tant il était perdu dans ses pensées. Il observait le plan étalé sur la table devant lui d’un air concentré, comme si son regard avait le pouvoir de changer le cours des choses. Shari n’arrivait pas à discerner s’il avait encore un quelconque espoir, où s’il maintenait cet air pour ne pas inquiéter ses hommes. Il fallait dire que la bataille, ou plutôt le siège, de Cersamar était loin de tourner en la faveur de l’Empire de Dûen et de ses alliés. Cela faisait à présent cinq jours que les combats avaient commencé, et malgré les actions héroïques entreprises par les défenseurs impériaux, les légions avaient dû se replier dans ce qui restait de la ville.

Les bombardements incessants des Raksûlak et de l’artillerie d’Oeklos avaient eu raison de plus des trois quarts de la cavalerie impériale, et l’infanterie était bloquée sur ses positions, incapable de quitter les abris qui la protégeait de la menace aérienne permanente. Il en était de même des troupes Sûsenbi qui, sur les ordres de Takhini, avaient dû abandonner leurs canons pour rejoindre les Dûeni. L’artillerie impériale avait elle aussi dû être abandonnée ou détruite : elle avait été la cible première des bombardements, et peu avaient survécu. Shari n’était pas un soldat, mais il ne fallait être un grand stratège pour deviner que cette bataille tournait au débâcle, et que bientôt les défenseurs n’auraient d’autre choix que de se rendre. Ce n’était plus qu’une question de temps.

Le seul point positif était qu’Oeklos n’avait pas détruit les installations portuaires de Cersamar. Il voulait très probablement les conserver intactes afin de faciliter le débarquement de ses troupes. C’était donc la seule partie de la ville qui épargnée par son rayon destructeur. En revanche, tout ce qui n’était pas indispensable au bon fonctionnement du port était inlassablement bombardé. Shari, qui était désormais sous la protection de l’empereur Sûfil, avait suivi l’état-major qui s’était réfugié dans les caves d’un grand entrepôt situé près des docks, une des zones les mieux conservées de la ville.

La jeune femme était particulièrement inquiète du sort de Takhini, Daethos et surtout Aridel. Leurs dernières nouvelles avaient déjà deux jours… Deux jours terribles pendant lesquels le pire avait pu se produire… L’ambassadrice de Sûsenbal refoula cette pensée, et pria de nouveau qu’ils soient sains et saufs. C’était un vœu pieux, et elle le savait. Aux dernières nouvelles, Takhini, toujours au contrôle troupes Sûsenbi, devait lutter contre des vagues permanentes d’assauts Sorcami. Aridel et Daethos, quand à eux, avaient réussi à échapper à la destruction de la cavalerie, et allaient de bâtiment en bâtiment afin d’aider à superviser les troupes qui allaient devoir résister au débarquement final d’Oeklos. Ils se trouvaient en première ligne, et Shari tremblait pour eux.

La jeune femme avait essayé plusieurs fois de sortir de cette cave qui lui faisait l’effet d’un tombeau afin de rejoindre ses compagnons, mais c’était tout bonnement impossible. L’extérieur était devenu un véritable enfer. Shari ne pouvait oublier la poussière, les cris, l’odeur de poudre à canon et de sang omniprésente, et la vision terrifiante des soldats qui couraient. Chaque seconde était une lutte pour leur survie. Il n’était même plus question de se battre, mais simplement de tenir. Une simple minute sans mourir devenait une mini-victoire pour les survivants. Comment des êtres qui se prétendaient intelligents et avancés étaient ils capables de telles horreurs ?

Alors que Shari ruminait ces sombres pensées, la porte de la salle s’ouvrit soudainement, laissant apparaître Takhini. Le général Sûsenbi était couvert de sang. Horrifiée Shari s’approcha de lui.

– Par Erû, général ! Que …

– Votre altesse ! l’interrompit Takhini. Nous n’avons pas de temps à perdre ! Vous et l’empereur, ainsi que tout l’état-major, devez me suivre au plus vite ! Les Sorcami ont découvert où vous vous étiez réfugiés. Ils ont débarqué non loin d’ici, et ils avancent sur cette position. Et nous n’avons que peu d’hommes capables de leurs résister. Venez avec moi, je vous prie !

L’empereur leva les yeux et regarda Takhini. Son regard était empli d’une volonté farouche. En voyant son visage, Shari ne put s’empêcher de penser qu’elle avait là un aperçu de ce qu’était réellement un héritier des empereurs de Dûen, de Bretor l’Invincible à Leotel le Grand. C’étaient ces hommes qui avaient forgé le monde, et à cet instant précis, Sûfil incarnait leur détermination.

– Merci, général, dit-il d’un ton calme, mais péremptoire. Faites évacuer son altesse la princess Shasr’i’a et mes hommes. Quant à moi, je refuse de fuir une fois de plus face à l’ennemi ! Cela fait cinq jours que mes hommes ont versé leur sang pour l’Empire, et je vais leur montrer que leur souverain est avec eux. Je ne faillirai pas à la mémoire de mes ancêtres, ni à mon peuple. Et si je dois rencontrer mon destin aujourd’hui, il ne sera pas dit que je suis mort dans le déshonneur. Lieutenant, apportez moi mon armure !

Shari regarda l’empereur, et lut dans ses yeux la calme assurance d’un homme qui avait accepté son sort. Elle se rendit compte de la justesse de ses propos, et se tourna vers Takhini.

– Et que serait Sûsenbal, général, si nous n’étions pas présent aux côtés de nos alliés pour ce dernier combat ? Si cela doit être notre fin, alors tout comme son altesse impériale, je refuse de tourner les talons. Nous affronterons nous aussi notre sort avec dignité. Oeklos peut tout nous prendre, mais nous aurons conservé notre bien le plus précieux, notre intégrité. Je reste avec l’empereur.

Le premier instinct de Takhini avait très clairement été de protester, mais il comprit rapidement que ce serait en vain. Il inclina la tête en signe de soumission.

– Si tel est votre souhait, altesse, alors je ferai de mon mieux pour vous protéger.

***

L’extérieur des docks était encore plus chaotique que dans les souvenirs de Shari. Elle dût rassembler tout son courage pour ne pas s’enfuir en courant. On entendait au lointain le son métallique d’épées s’entrechoquant, couvert par le bruit de milliers de pas avançant en cadence. Les Sorcami approchaient, convergeant en force vers les docks. Au dessus de Shari, le sifflement de flèches et de carreaux d’arbalètes était omniprésent. Il s’agissait sans aucun doute des archers qui avaient pu trouver refuge dans les bâtiments encore intacts et qui tentaient de défendre leur empereur.

 

– Les voilà ! cria quelqu’un.

– Démons ! hurla une autre voix. Vous ne nous vaincrez jamais !

Shari commença à apercevoir les têtes vertes des hommes sauriens qui avançaient. A côté d’elle, l’empereur sortit son épée de son fourreau, imité par Takhini et tous les officiers de l’état major, qui n’avaient pas voulu quitter leur souverain. Tous s’apprêtaient à charger dans un geste de bravoure désespérée.

Ils n’eurent cependant pas à faire cet ultime sacrifice. Jaillis d’on ne sait où, des légionnaires Dûeni se mirent à déferler, prenant les Sorcami par le flanc, et les acculant dans les rues étroites de Cersamar, du moins celles dont les bâtiments étaient encore debout. Et au milieu de leurs sauveurs, Shari reconnut Aridel et Daethos. Elle ne put s’empêcher de porter ses mains à sa bouche, tant son soulagement était grand.

Les Sorcami, surpris par la violence et le nombre de leurs nouveaux ennemis commencèrent à battre en retraite. Tout n’était peut-être pas perdu, pensa l’ambassadrice. Elle sentit un pointe d’espoir renaître en elle, mais celle-ci s’éteignit bien vite lorsqu’un homme cria :

– Les Raksûlaks ! Tous aux abris !

Shari leva les yeux au ciel. Trop tard ! Les formes ailées des montures volantes étaient presque déjà sur eux.

C’est alors que le miracle se produisit.

Sans raison apparente, l’un des Raksûlaks se mit à vriller, s’effondrant en direction du sol. Il fut rapidement imité par un de ses semblables, suivi d’un autre, et d’un autre… Les Raksûlaks étaient en flammes, comme si le feu divin les avait foudroyé ! Que se passait-il donc ? Shari aperçut alors une nouvelle forme dans le ciel. En un instant elle reconnut l’appareil des mages qui avait marqué sa vision dans le désert. Elle cria, folle de joie :

– Les dragons ! Les dragons des mages sont là !

Share Button