Espoir (3)

Le bruit était terrifiant. Les canons tonnaient sans discontinuer, et à chaque tir, le cheval d’Ileo tressaillait, manquant parfois de jeter son cavalier à terre. Le jeune lieutenant devait en permanence rassurer sa monture alors qu’il tremblait lui-même de peur. Pourquoi n’attaquaient-ils pas ? Pourquoi ? Aux dernières nouvelles, des Raksûlak avaient déjà mis en pièce le régiment d’artillerie de la quatrième légion, et les Sorcami avançaient en masse vers l’ouest. Pourtant, la brigade de cavalerie d’Ileo maintenait ses positions. Cela n’avait aucun sens. Qu’attendaient-ils donc ? De constituer une cible parfaite pour les Sorcami et leurs montures volantes ?

Un mouvement attira le regard d’Ileo. Deux cavaliers s’approchaient. L’un d’eux était un vêtu d’un plastron de capitaine de la légion, mais il tenait un étendard qu’Ileo n’avait jamais vu, un drapeau représentant une sirène. Cela en soi était étrange, mais bien moins que le compagnon de l’inconnu.

– Un Sorcami ! cria le jeune lieutenant.

Instantanément, les hommes qui se trouvaient autour de lui pointèrent leurs lances en direction des nouveaux arrivants, prêts à les embrocher.

– Paix ! cria alors l’homme en uniforme de capitaine. Mon nom est Aridel, et j’ai reçu ordre de l’empereur lui même de me joindre à votre régiment. Le nom de mon compagnon est Daethos et même s’il est, comme vous avez pu le constater, un homme-saurien, il a choisi de combattre à mes côtés.

Le dénommé Aridel approcha son cheval de celui d’Ileo, et lui tendit une missive frappée du sceau impérial. Le jeune lieutenant la lut rapidement, constatant la véracité des propos de celui qui était à présent son supérieur. Il fit alors signe à ses hommes de baisser leurs armes, et salua l’officier en plaçant son poing sur son plastron.

– Nous sommes à vos ordres, capitaine, dit il. Je suis le lieutenant Ileo, à votre service. Puis-je cependant vous suggérer de garder votre compagnon près de vous. Pour nous tous il représente l’ennemi, et…

– Ne vous inquiétez pas, lieutenant, Daethos sait prendre soin de lui-même. Nous n’avons pas de temps à perdre. Nos ordres sont d’attaquer le plus vite possible.

Comme pour faire écho aux propos du capitaine, un cor retentit. Les trois notes claires de l’instrument étaient sans appel : c’était le rassemblement de la brigade pour le combat.

– En avant ! se contenta de crier Aridel.

Ileo ignorait tout de cet homme, mais s’il était prêt à mettre en jeu sa vie pour défendre l’empire de Dûen, le jeune lieutenant le suivrait. Sa peur avait soudainement fait place à un sentiment étrange d’excitation mêlé d’impatience . Derrière lui, le son des centaines de sabots des chevaux partant au combat se fit de plus en plus fort, surpassant même le grondement des canons. Ils avançaient de plus en plus vite et soudain, le cor retentit de nouveau.

– Chargez ! cria une voix à l’avant.

– Chargez ! répéta le nouveau capitaine, Aridel.

Instantanément, tous les cavaliers se mirent au galop. L’ennemi était là, devant eux, et ils allaient l’écraser ! Des bataillons entiers de ces monstres à la peau verte allaient plier sous la puissance de la cavalerie Dûeni ! Ils tomberaient comme des fétus de paille face à l’empire. Ileo allait les tailler en pièce !

 

Ileo pointa sa lance, se rapprochant rapidement. Plus que quatre toises… deux… une.

Le choc fut terrible. Les Sorcami avaient eux aussi pointé leurs lances, et les premières rangées de cavaliers furent proprement embrochées au son d’horribles cris d’agonie et de hennissements de chevaux. Les hommes-sauriens n’eurent cependant qu’un bref instant de répit, car déjà la deuxième rangée de cavaliers fonçait sur eux, menée par Aridel et son compagnon. Le capitaine enfonça son étendard dans la gueule grande ouverte d’un homme-saurien tandis que, muni d’une masse d’arme, le dénommé Daethos écrasait les membres de ses congénères.

Ileo ne put les regarder plus longtemps, car il devait lui aussi faire face à ses propres ennemis, à présent. Il esquiva de justesse la lance d’un Sorcami avant de lui ouvrir la gorge d’un geste bien placé de son épée. Tout autour de lui les affreux bruits de la bataille résonnaient. Le tintement aigu du métal, le déchirement de la chair, les cris de douleur. Oubliées la terreur, l’excitation, et toutes ces émotions. Il n’y avait plus que l’instinct de survie. Chaque seconde était une épreuve qu’il fallait passer sans mourir ni être blessé. Tout le reste était d’une importance secondaire, même les amis tombés au combat. Ileo se rendit à peine compte que sa jambe avait été entaillée. Il ne pouvait même plus distinguer son sang de celui de tous les Sorcami qu’il avait massacré. Le bras de l’un d’entre eux était resté accroché sous sa selle et pendait horriblement, mais cela ne l’affectait même plus. Plus rien ne comptait que le prochain ennemi à tuer, et le suivant, et le suivant, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

Un cri retentit soudain :

– Ils battent en retraite !

Les Sorcami fuyaient ! Ces lâches avaient enfin trouvé à qui parler ! Ileo leva son épée et cria :

– Dûen nite (Dûen victorieux) !

Son cri de victoire fut repris en écho par tous les cavaliers. Ils avaient survécu ! Mieux que cela, ils avaient gagné ! Ileo sentit une vague d’euphorie s’emparer de lui. Elle fut cependant de courte durée car quelqu’un à coté de lui cria de nouveau.

– Les Raksûlak !

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