Espoir (2)

Espoir (2)

Shari pénétra dans la tente de l’état-major impérial avec une certaine circonspection. Elle était la seule femme présente, et même si son statut d’ambassadrice de Sûsenbal lui conférait une légitimité indéniable, elle savait que pour beaucoup de ces hommes de guerre elle n’avait pas vraiment sa place dans ce conseil de guerre. Qu’à cela ne tienne ! Elle avait été autorisée à y participer malgré tout, et elle comptait bien tenir son rang. Daethos n’avait pas eu cette chance. Il était considéré par les Dûeni comme un ennemi, malgré les assurances d’Aridel.

Shari parcourut des yeux la petite assemblée qui remplissait la tente. Les décisions de ces officiers allaient sceller le sort de milliers d’hommes et de femmes, soldats ou civils. La responsabilité qui pesait sur eux était terrible, et Shari la partageait, ainsi que ses compagnons, Takhini et Aridel. Les généraux impériaux étaient quant à eux pour la plupart des nobles, appartenant à la classe dirigeante de Dûen. Shari reconnut à leurs insignes les ducs de Cersamar et Bretosamar, à eux deux maîtres d’un domaine presque aussi grand que Sûsenbal. A la vue de Shari, le seigneur de Bretosamar, un homme âgé à l’allure sévère, leva un sourcil de surprise. Il préféra cependant ne rien dire, se contentant de jauger la nouvelle arrivante.

Les gardes impériaux écartèrent soudain les draperies qui marquaient l’entrée de la tente, laissant apparaître Sûfil, deuxième du nom, Empereur de Dûen. Le souverain était vêtu d’une armure dorée dont le plastron orné était de l’aigle et de la couronne, les symboles impériaux de Dûen. Ses cheveux et sa barbes étaient parcourus de fils blanc qui trahissaient son âge, mais ses yeux étaient vifs et alertes. Il avit un port véritablement royal, et sa simple présence imposait le respect. Tous s’inclinèrent devant lui, attendant qu’il prenne la parole.

– Très bien, nous allons pouvoir commencer, dit-il sans préambule. Avant toute chose, je tiens tout de même à remercier nos alliés Sûsenbi, qui, sous les ordres de la princesse Shas’ri’a ici présente, sont venus nous apporter une aide et des informations plus que bienvenues.

A ces paroles, Shari entendit quelques murmures approbateurs. L’empereur, n’avait cependant pas de temps à perdre, et il continua.

Cinergo, résumez-nous la situation.

– A vos ordres, votre altesse impériale.

Le général Cinergo, aide de camp de l’empereur, s’approcha de la carte située au centre de la tente.

Comme vous le savez déjà, l’assaut d’Oeklos a commencé hier matin. Ses troupes se sont déployées toutes la journée sur la rive droite de la baie et ont tenté, après un bombardement massif, de s’emparer de la plage menant à la ville de Cersamar. Les brigades de cavalerie de la quatrième et cinquième légion, appuyées par plusieurs régiments d’infanterie, ont cependant valeureusement réussi à contenir le plus gros de ces attaques, au prix de lourdes pertes. Je n’ai pas les chiffres les plus récents, mais je sais qu’au moins six mille hommes ont trouvé la mort au champ d’honneur hier.

Entendant ce chiffre, Shari réprima un spasme d’horreur. Elle maintint cependant son calme et continua à écouter.

Cela représente bien sûr un coup terrible à notre défense, mais la rive droite tient bon. Et grâce à l’arrivée des Sûsenbi, nous avons pu leur envoyer des renforts bienvenus.

– Avez vous une idée des pertes qu’a subi Oeklos ? demanda alors l’empereur.

– Pas avec exactitude, je le crains, votre altesse impériale. Nous savons que son infanterie a dû reculer, mais ses pertes sont probablement bien plus faibles que les nôtres. Même si son armée est plus petite, il dispose d’une écrasante supériorité aérienne contre laquelle nous ne pouvons rien. Et aucun de ses navires n’a été touché par nos tirs de canon.

– Maudit soit-il ! vociféra le duc de Bretosamar. Nous manquons d’hommes ! Quand on pense qu’à l’époque de la Guerre des Sorcami, les quarante mille soldats dont nous disposons aujourd’hui n’auraient représenté que l’avant-garde de l’armée impériale ! Et nous avions les mages avec nous…

– Il ne sert a rien de ressasser le passé, Sidûn, l’admonesta l’empereur. Concentrons-nous donc sur notre tâche actuelle. Oeklos va attaquer de nouveau aujourd’hui, et nous devons être prêts. Que…

Le sol se mit soudainement à trembler sous leurs pieds, suivi par un vacarme assourdissant. Un capitaine entra précipitamment dans la tente.

– Messeigneurs ! Oeklos a commencé le bombardement de la rive gauche, et les sentinelles signalent la présence de Raksûlaks et de barges se dirigeant vers nous !

L’empereur se tourna d’un coup vers l’homme, croisant le regard de Shari.

– Il nous force donc la main ! Nous avons perdu l’initiative, mais nous allons lui montrer que les dûeni savent se battre. Messires, aux armes ! Envoyez les régiments de cavalerie et d’infanterie de la première légion empêcher ce débarquement. Ils seront appuyés par l’artillerie Sûsenbi et celle de la quatrième légion. Allez !

– A vos ordres ! approuvèrent les généraux sans hésitation avant de sortir de la tente, Takhini avec eux.

Aridel, qui était resté silencieux jusque là, s’approcha alors de l’empereur.

– Votre altesse impériale, je souhaiterai obtenir la permission de combattre aux cotés de vos hommes.

Le souverain de Dûen ne cacha pas sa surprise.

– Vous êtes un prince, seigneur Berin, c’est un rang qui fait de vous un homme très précieux. Votre place n’est pas au combat.

– J’ai été soldat pendant le plus clair de ma vie, votre altesse impériale. Et en tant que tel, je ne peux pas rester inactif pendant que d’autres se battent à ma place. Je veux contribuer à cette bataille de la manière que je connais le mieux.

L’empereur, observant la détermination de son interlocuteur, sourit gravement. Il prit alors une feuille sur laquelle il griffonna un petit texte. Il la signa puis la donna à Aridel.

– Ce document fait de vous un capitaine de cavalerie de la première légion. Je pense que vous avez une idée de l’endroit où se trouvent vos hommes. Rejoignez les donc, capitaine !

– A vos ordres ! dit Aridel en plaçant son poing sur sa poitrine avant de sortir de la tente.

Shari aurait voulu protester mais elle savait qu’elle ne pouvait rien dire qui ferait changer d’avis Aridel. Elle se contenta donc de l’observer, tout comme l’empereur, alors qu’il partait lui aussi affronter les troupes d’Oeklos.

Une fois Aridel sorti, l’empereur se tourna vers l’ambassadrice.

– Et voilà, excellence. C’est nôtre rôle, je le crains, que de rester à l’arrière pendant que d’autres risquent leur vie. Être le symbole vivant de son pays est un fardeau parfois plus lourd que celui du combat. Je donnerai tout pour pouvoir faire la même chose que le prince Berin.

C’était un sentiment que partageait Shari, et elle acquiesça sans mot dire. Elle savait cependant par expérience que, où qu’elle se trouve sur le champ de bataille, l’horreur finirait toujours par la rejoindre.