Equilibre (6)

Equilibre (6)

Ayrîa se sentait complètement perdue, et c’était un sentiment qu’elle n’appréciait pas particulièrement. Tout avait si bien commencé, pourtant. En acceptant d’effectuer le voyage vers Omirelhen avec Aridel, elle avait bien imaginé se retrouver dans des endroits et des situations inconnues, et cela exerçait d’ailleurs un certain attrait sur elle. Si elle avait particulièrement appréhendé la longue traversée de l’Océan Intérieur pour rejoindre Sorcasard, elle avait été agréablement surprise.

Elle avait en effet rapidement surmonté son mal de mer et s’était « amarinée », comme disaient les matelots. La jeune femme avait alors pu profiter de l’air marin, passant la plupart de son temps sur le pont du Vent d’Ouest. L’océan n’était finalement pas si différent du désert où elle avait grandi : tous deux étaient des étendues désolées à perte de vue, battues par les vents, hostile à l’homme. La seule différence était la couleur du sol.

Ayrîa s’était donc sentie à l’aise tout au long du voyage, mais son arrivée à Niûsanin était une toute autre affaire. La capitale de la République de Niûsanif ne ressemblait à rien de familier. Les grandes villes qu’elle avait visitées, Goderif, Samar, et autres étaient presque de simples hameaux face à la cité de Niûsanin. La ville était surpeuplée, et si cela était possible, encore plus sale et déshumanisée que Samar. Les habitants, ouvriers, dockers, bourgeois, marins ou simple badauds, vaquaient à leurs occupations sans jeter un regard aux autres. Tous semblaient enfermés dans leurs pensées respectives. Bien sûr ça et là éclataient quelques conversations animées, mais toutes ces interactions semblaient courtes et ressemblaient plus à des arguments qu’à des discussions entre amis. Même les quartiers des réfugiés de Samar étaient plus conviviaux.

Personne ne daignait croiser le regard des trois inconnus qui venaient de débarquer. Aridel, Djashim et Ayrîa auraient tout aussi bien pu venir d’un autre monde, vu la façon dont se comportaient les habitants. Était-ce vraiment là que Djashim avait grandi ? Ayrîa n’osait imaginer son enfance dans un tel lieu. Elle se tourna vers lui, remplie de compassion, et découvrit avec surprise que le jeune homme affichait une expression de joie. Ses yeux pétillaient de ce qui ne pouvait être qu’une pointe de nostalgie. Il était visiblement heureux de se retrouver dans sa ville natale.

De son coté, Aridel semblait plus soucieux, cachant le plus possible son visage tout en parcourant les rues du regard. Il cherchait visiblement quelque chose. Il finit par se tourner vers Djashim.

– Je sais que tu aimerais passer du temps ici et retrouver les gens que tu as connu, Djashim, mais il est impératif que nous restions discrets. Nous devons repartir pour Omirelhen le plus rapidement possible. Les espions de Delia ne doivent pas savoir que je suis là. Notre seule et unique tâche est de trouver un nouveau navire pour continuer vers l’ouest.

Une point de déception vint teinter l’expression de Djashim. Il soupira et finit par acquiescer à contrecœur.

– D’accord. Mais il est peu probable que nous puissions repartir dès aujourd’hui. Il y a des logements dans les auberges qui longent les docks. L’hygiène laisse parfois à désirer, mais les tenanciers ne posent pas de questions, tant qu’on les paye grassement. Et, ajouta le jeune homme, c’est aussi l’endroit où l’on retrouve le plus de marins.

– Très bien, je te fais confiance, mais reste sur tes gardes. Pars devant.

Djashim approuva de la tête et se faufila dans la foule, s’éloignant rapidement. Aridel s’approcha d’Ayrîa.

– J’imagine que cette ville ne doit pas te donner une bonne impression de Sorcasard, dit-il. Mais ne t’y fie pas, il y a beaucoup à découvrir ici. Si nous avions le temps je t’aurais fait visiter le Capitole, qui est véritablement magnifique.

– Les gens semblent si froids, ici, répondit Ayrîa. C’est comme s’ils avaient laissé ailleurs une partie de leur humanité.

– Ça n’a pas toujours été comme ça. Comme à Samar il y a ici beaucoup de réfugiés, pas forcément bien acceptés par le reste de la population. Tu vois ici comme ailleurs le résultat des actes d’Oeklos. La plupart de ces gens ont quasiment perdu espoir. Tout ce que nous pouvons espérer c’est qu’il en reste une étincelle que nous pourrons raviver en Omirelhen.

***

Djashim avait été bien plus rapide que ce qu’il avait annoncé. Peu de temps après avoir trouvé une auberge, il avait parlé à un capitaine dont le navire se rendait à Leofastel, sur la côte sud d’Omirelhen. Le bateau se nommait le Guide Céleste, et faisait escale dans la plupart des ports de Niûsanif pour y embarquer de la cargaison, avant de se rendre au Royaume de la Sirène. Son chargement était essentiellement constitué d’alcool et de grain. Après avoir rejoint Omirelhen , la destination finale du navire, était Setirelhen. Les ports du Nord étaient tout près de la limite des nuages et les marchandises du Guide Céleste étaient vendues à prix d’or aux habitants de ces villes rongées par la famine.

Le capitaine avait visiblement le sens du commerce. Il avait accepté de prendre ses passagers supplémentaires sans aucune question lorsqu’il avait vu la bourse d’écus qu’Aridel lui avait proposé. C’était un marin à la barbe fournie, presque un archétype de sa profession. Il menait son navire de main de maitre, du moins de ce que pouvait juger Ayrîa. Deux jours seulement après son arrivée à Niûsanin, elle en voyait déjà les docks s’éloigner, se perdant petit à petit dans l’horizon baigné des rayons dorés du soleil levant.