Equilibre (5)

Equilibre (5)

– Voile à l’horizon !

Le cri de la vigie fit sursauter Shari. La jeune femme était perdue dans ses pensées, se promenant sans but sur le pont du Fléau des Mers. Le bruit de l’océan, du vent et des vagues lui calmait les nerfs, la rendant bien souvent oublieuse de ce qui se passait autour d’elle. La voix du matelot était donc pour elle un brusque retour à la réalité.

Elle commença à parcourir frénétiquement la mer grise des yeux. Comment la vigie pouvait-elle distinguer quoi que ce soit dans cette semi-pénombre ? Shari sentit alors le souffle frais du vent changer progressivement de direction sur son visage. Le Fléau des Mers était de toute évidence en train de modifier son cap afin d’intercepter le navire qui avait été aperçu au loin. Le malheureux était devenu la proie d’un vaisseau de ligne.

Shari n’approuvait pas particulièrement ces actes de piraterie, mais elle était consciente que sans ces derniers, le navire d’Imela et son équipage auraient disparu depuis longtemps. Elle était d’ailleurs admirative de la stricte discipline militaire que la capitaine réussissait à maintenir à bord de son vaisseau. Le Fléau des Mers naviguait depuis longtemps sans pavillon et sans patrie. Malgré cela, les actes d’insubordination étaient extrêmement rares. Peut-être était-ce la conscience d’être parmi les derniers hommes à résister à Oeklos qui galvanisait l’équipage ? Ou était-ce tout simplement le charisme d’Imela ? Shari ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Jamais elle n’avait réussi à inspirer une telle loyauté dans son propre mouvement de résistance Sûsenbi…

Elle chassa ces pensées pour se concentrer sur l’opération navale en cours. Elle sentait, presque malgré elle, une forme d’excitation la gagner. Comme tout le monde à bord, elle avait hâte de voir un peu d’action. Elle se dirigea vers la dunette.

Imela et Demis étaient là, bien sûr. La capitaine avait l’œil rivé à sa longue-vue, observant le navire repéré.

– Le serpent et l’épée ! s’exclama-t-elle, surprise. Le pavillon de Sorcamien. Je n’ai pas vu de navire Sorcami depuis Dacimar.

– Un bâtiment de guerre ? interrogea Demis, inquiet.

– Non, il m’a tout l’air d’être un marchand… Oui, ajouta la capitaine. C’est un petit brick de commerce. Mais c’est étrange. Je ne savais pas que les Sorcami contournaient le continent pour venir commercer sur la côte ouest de Sorcasard. Peu importe ! Il s’agit d’une véritable aubaine pour nous. Nous avons l’avantage du vent et nous les rattraperons vite, même en prenant en compte la petite taille de leur navire. Faites donner toutes les voiles !

L’ordre d’Imela fut rapidement répété, et les gabiers se précipitèrent sur les mâts. Peu de temps après, les voiles tombèrent dans un vacarme de toile et de vent, et la vitesse du Fléau des mers augmenta de manière sensible.

— Faites armer le pont central, ordonna alors Imela. Et préparez aussi le canon de poursuite. Nous allons leur montrer qu’ils n’ont aucune chance. Cela fera un bon exercice pour l’équipage.

Shari ne disait pas un mot, se contentant d’observer le professionnalisme avec lequel les hommes accomplissaient leurs tâches. Elle ne l’aurait jamais admis à haute voix, mais elle était impressionnée. Le Fléau des Mers était une machine de guerre redoutable et bien rodée. Shari plaignait le capitaine du navire Sorcami.

Ils entamèrent ainsi une course-poursuite nautique qui dura près d’une heure. Lorsque le brick Sorcami fut à portée de tir des canons de poursuite, Imela ordonna de tirer trois coups de semonce. Shari, qui observait attention les voiles du petit brick, vit des gerbes d’eau jaillir à coté de lui, peu de temps après que les pièces d’artillerie aient donné de la voix.

La capitaine se fit alors apporter un gueulard et se dirigea à l’avant du Fléau des Mers. Shari la suivit.

– Ohé, cria la capitaine dans le porte-voix. Ici le Fléau des Mers, de la marine Dûeni. Vous n’avez aucune chance. Laissez-vous aborder sans résistance et nous vous promettons qu’aucun mal ne vous sera fait. Nous ne nous emparerons que de vos marchandises.

Shari était a présent assez près pour distinguer l’équipage Sorcami s’affairant sur le pont. La peau verte des hommes-sauriens contrastait étrangement avec la grisaille ambiante. L’un d’eux se mit à faire de grands signes, tandis que l’un de ses congénères brandissait un drapeau blanc.

– Presque trop facile, sourit Imela. Elle se tourna vers un des ses officiers. Faites préparer les passerelles, et amenez nous le long de ce navire. Et faites venir Itheros et Daethos. J’ai dans l’idée que nous allons avoir besoin de leurs talents de traducteurs.

– Oui capitaine, répondit le lieutenant avant de s’exécuter promptement.

En moins de vingt minutes, les deux bateaux furent joints par de longues passerelles en bois, formant un pont au dessus de la mer grise. Les hommes d’Imela se précipitèrent à bord de leur proie, et commencèrent à la vider pour transférer son chargement vers le Fléau des Mers. Le capitaine du brick Sorcami fut lui aussi amené à bord, et conduit auprès d’Imela.

– Parlez-vous Dûeni ? demanda-t-elle.

– Un peu… capitaine, répondit le Sorcami, avec l’accent sifflant si particulier à sa race.

– Mon nom est Imela Beriladoter, commandant du Fléau des Mers. Comme je vous l’ai promis, votre équipage ne subira aucune maltraitance. Je …

Imela s’interrompit. A sa grande surprise, le capitaine Sorcami se mit à genoux dans un geste de soumission quasi-religieux. Shari était interloquée, tout comme Imela. Pourquoi donc… Elle eut la réponse lorsqu’elle aperçut Itheros. Le capitaine se tourna vers lui, et dit, dans la langue des hommes-sauriens :

– Moi, Sklirûdoa, Ornogdoa du clan de la mer, et maître du Iûgosther, souhaite une longue vie à Itheros, véritable Ûesakia des clans Sorcami.