Equilibre (4)

Equilibre (4)

Le port était similaire à tous les fronts de mers qu’Aridel avait pu visiter. Monte-charges, barils, caisses et cordes encombraient les quais. Les dockers s’affairaient comme des fourmis autour des navires qui débarquaient et embarquaient leurs marchandises et passagers. Tous semblaient absorbés par leur tâche, et ne prêtaient aucune attention aux nouveaux arrivants.

Aridel se tourna vers Taric. Le mage avait insisté pour quitter le chariot et marcher un peu. Il semblait en meilleure santé que durant leur voyage, mais Aridel trouvait cela imprudent. Il avait été empoisonné, et malgré les meilleurs soins, Taric était très malade. D’une certaine manière, l’ex-mercenaire se sentait quelque peu responsable de l’état de son compagnon.

C’était en effet sa sœur, Delia, qui avait confectionné le poison qui circulait dans ses veines, le tuant à petit feu. Elle s’en était d’abord servi sur son propre père, le roi Leotel 1er, afin de s’emparer du trône. Elle avait alors confié le secret de cet élixir mortel à Walron, le premier ministre d’Oeklos, qui s’en était servi pour s’assurer la « fidélité » de Taric.

Aridel ne pardonnerait jamais à Delia ses atrocités ! Il s’en voulait cependant encore plus de sa propre faiblesse, qui l’avait fait fuir ses responsabilités. Tout ce qu’il espérait à présent, c’était de pouvoir rattraper ses erreurs.

– Etes-vous certain de vouloir risquer ce voyage vers Dafashûn, Taric ? demanda-t-il. Si jamais les agents d’Oeklos vous découvrent avant que vous puissiez rejoindre la résistance…

– Ne vous en faites… pas pour moi, toussa le mage. J’ai beau être affaibli, j’ai plus d’un tour dans mon sac. Et je pense que Walron et sa clique ont d’autres chats à fouetter à présent, ajouta-t-il en jetant un regard entendu à Aridel.

– Peut-être, mais c’est un risque. Et je pense aussi à votre santé : si nous parvenons à temps en Omirelhen, nous avons une chance de trouver un l’antidote à votre mal. Delia sait de quoi il est composé, et, si j’entends bien lui faire payer ses crimes il est encore plus important pour nous de lui soutirer toutes les informations possibles… Quelle que soit la méthode employée, ajouta Aridel d’un ton mauvais.

– Ne laissez pas le désir de revanche guider vos décisions, Aridel. Je parle d’expérience : vous pourriez y perdre une partie de votre humanité. Avec le pouvoir que vous possédez à présent, cela serait terrible.

Aridel pesa cette dernière phrase. Il savait qu’il s’agissait de paroles sages, mais sa colère était l’un des moteurs qui le poussaient à agir, et il ne voulait pas retomber dans l’apathie qui l’avait envahie avant de rencontrer Imela. Taric reprit.

– Je pense que je serai bien plus utile dans la lutte contre Oeklos si je me rends auprès de Lanea. Elle a besoin… des informations que je possède sur votre armure, et je ne fais pas confiance à un autre messager. Et puis c’est un médecin, je ne désespère pas qu’elle trouve un remède au mal qui m’afflige. Et puis, comme vous, il faut que quelqu’un lui rappelle que la vengeance n’est pas la seule raison de vivre.

Aridel ne connaissait pas Lanea, mais Djashim lui avait racontée qu’elle était la femme que Domiel, avait aimé. Domiel était une des rares personnes qu’Aridel avait réellement considéré comme un ami. Sa mort, même après toutes ces années avait été dure à accepter. Il ne restait plus qu’à espérer que Lanea soit comme lui. Si tel était le cas, peut-être que Taric avait réellement une chance. Après tout, elle s’était hissée par sa volonté à la tête de la résistance de Dafashûn. Une chose était certaine : Aridel devrait la rencontrer là un moment ou à un autre, s’il voulait mettre un terme aux agissements d’Oeklos. Et si Taric était à ses côtés, cela ne ferait que faciliter les choses.

– Très bien, je n’insiste plus, finit il par dire. Je…

– C’est ce bateau, coupa alors Djashim, le Trésor Perdu. Il désigna un brick à quai tout près de l’endroit où ils se trouvaient. Le capitaine a dit qu’il comptait débarquer à Erûmar dans un mois ou moins, si les vents sont favorables. Je me suis permis de payer votre passage à bord, Taric.

– Merci, Djashim. Je vais donc prendre mon congé. Souvenez vous de mes paroles, Aridel, je…

Le mage n’eut pas le temps de finir sa phrase. Ayrîa, dans un accès d’affection, lui avait sauté au cou.

– Vous allez nous manquer, Taric ! dit-elle. Prenez soin de vous.

Elle relâcha son étreinte et s’inclina dans un salut plus formel, même si la légère humidité qu’elle avait au bord des yeux trahissait son émotion. Djashim s’approcha alors et tendit sa main au mage qui la serra chaleureusement.

– Au revoir, Taric, et merci pour ce que vous avez fait pour moi à Samar et au delà. Sachez que quoi qu’il arrive à présent, c’est le souvenir de ce que vous avez fait en Sorûen que j’emporterai de vous, et rien de ce qui a pu se passer avant. Transmettez mon salut à Lanea. Je suis sûr que nous nous reverrons.

Aridel serra à son tour la main du mage.

– Bonne chance à vous, dit-il simplement.

– Merci à tous, finit par dire Taric, les yeux rougis. Je ferai tout mon possible pour que nous nous revoyions.

Sans ajouter un mot, il se tourna vers le navire qui l’attendait, et s’emparant de ses maigres bagages, s’approcha de la passerelle qui menait au pont supérieur.

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