Equilibre (2)

Equilibre (2)

L’air frais et sec de la montagne venait caresser le visage d’Egidor, une sensation qu’il avait presque oublié. Il avait du mal à respirer cette atmosphère pauvre en oxygène, mais pour la première fois depuis des années, ils se sentait presque heureux. Son plan prenait forme, et était en passe de devenir une réalité. Il avait visité le vaisseau céleste de Dalhin, et Erû lui avait donné les clés de son futur succès. Plus rien ne pouvait plus l’arrêter désormais. Tout ce dont il avait besoin, à présent, était un peu de temps, mais il en avait en réserve.

Il regarda sa main. Les écailles vertes la recouvraient presque intégralement. L’élixir de Sûfrûm l’avait transformé, lui donnant la longue vie des Sorcami, mais aussi une partie de leur aspect. Les hommes-sauriens ne l’en accepteraient que plus facilement. Tout était tel que l’avait prédit son ancien maître. Quel dommage qu’il ne soit pas là pour voir l’aboutissement de tous leurs efforts.

Egidor contempla une nouvelle fois le paysage qui s’offrait à lui. En contrebas s’étendait la baronnie de Setosgad, le point de départ de son futur empire…

La vision se brouilla soudainement. Un voile gris vint remplacer le magnifique panorama, rapidement remplacé par une autre image.

Egidor se trouvait à présent dans une salle circulaire au centre de laquelle un homme en armure lui faisait face, l’air menaçant. L’inconnu était entouré d’une brillante aura, presque insoutenable. Il leva la main et se mit à parler d’un ton solennel :

– Tout dans cet univers, d’un simple grain de sable à l’étoile la plus brillante, évolue et finit par se transformer et disparaître. Ce que tu as accompli, Oeklos, ne fera pas exception. Ton empire approche de sa fin. Les Gardiens se lèvent, et sont les messagers de ta chute. Ton combat ne fait que commencer.

Ces paroles emplirent malgré lui Egidor d’un sentiment de frayeur, vite remplacé par une colère mêlée de désespoir.

– Personne n’a le droit de me parler sur ce ton. Je vous montrerai que je n’ai pas dit mon dernier mot !

Il se jeta alors sur l’inconnu en armure, prêt à l’étrangler. La vision de l’homme disparut, laissant Egidor face à lui-même. Envahi par une soudaine panique il se mit à genoux et se prit la tête entre les mains.

Oeklos se réveilla brusquement, l’esprit encore perdu dans les limbes de son cauchemar. Il se leva, repoussant doucement les deux jeunes femmes endormies à coté de lui, fatiguées de leurs ébats de la veille. L’empereur n’arrivait pas à se séparer du sentiment de danger que lui avait laissé sa vision. Cela faisait plusieurs jours maintenant qu’il revivait ce rêve qui lui donnait des sueurs froides.

S’agissait-il d’un message d’Erû ? Il n’avait aucun moyen d’en être certain, et Oeklos avait du mal à envisager cette possibilité. L’entité ne s’était pas adressée à lui depuis sa visite de Dalhin, vingt ans auparavant, et le cauchemar pouvait très bien être une simple création de son esprit inquiet. Et même s’il s’agissait d’un message, il y avait bien des manières de l’interpréter. Il pouvait s’agir d’un simple avertissement, pas d’un avenir inéluctable… L’homme en armure était sans aucun doute possible celui qui avait contré son rayon en Sorûen, mais Oeklos ne connaissait toujours pas sa véritable identité. Qui était-il ? Voilà une question concrète à laquelle il fallait répondre le plus vite possible.

Oeklos prit une grande inspiration. Tout allait si bien, quelques semaines seulement auparavant. Il était à la tête d’un empire s’étendant sur plus des deux tiers du globe, et le tiers restant lui devait allégeance. L’arrivée de cet inconnu en armure avait tout changé ! Il avait attisé les flammes de la rébellion Sorûeni, détruisant les armées impériales l’une après l’autre. Oeklos n’avait rien pu faire. Son rayon était toujours détourné lorsque cet homme était présent. A présent, le continent d’Erûsard était quasiment hors de contrôle.

Ce qui avait fait le plus mal à Oeklos, cependant, n’était ni sa série de défaites, ni son ignorance de l’identité de son adversaire, mais la trahison de Djashim. L’empereur avait nourri un espoir presque irrationnel envers son jeune général. Il avait vu en lui, il le savait à présent, un successeur potentiel, quelqu’un à même de reprendre les rênes de son empire. Il aurait été dans ce rôle bien plus compétent que son premier ministre, Walron, pour qui la violence semblait souvent le seul moyen d’action.

Comment l’empereur avait-il pu être aussi aveugle ? Djashim s’était bien joué de lui. Il était probablement depuis le début un agent à la solde de ses ennemis et avait montré quelle était sa véritable allégeance. Oeklos aurait dû s’en douter. Il ne pouvait faire confiance à personne. C’était ce que lui avait appris son maître, Sûfrûm, et c’était une leçon qu’il n’aurait jamais dû oublier. Il devait se concentrer sur son objectif, et ne laisser aucune place aux sentiments.

Oeklos claqua des doigts. Un serviteur apparut instantanément.

– Allez me chercher Walron, ordonna-t-il.

Le serviteur s’inclina en signe d’acquiescement et s’en alla. Moins de cinq minutes après, le premier ministre entrait dans les appartements impériaux.

– Votre altesse impériale, salua-t-il avec une courbette.

– Quelles nouvelles, Walron ? demanda l’empereur sans préambule.

– L’assemblée des Lûakseth est toujours frileuse à déclencher la mobilisation des armées Sorcami, votre altesse impériale. Le Ûesakia m’affirme cependant qu’il ne s’agit que d’une question de temps. Il n’a besoin que de quelques voix supplémentaires.

– N’hésitez pas à lui rappeler qui lui a permis d’obtenir ce poste, Walron ! Nous n’avons pas une minute à perdre, et la réticence des Sorcami risque de nous couter très cher. La situation en Erûsard est critique, et j’ignore si Sanif pourra tenir tête encore longtemps à nos ennemis.

Le premier ministre se mit à déglutir. C’était la première fois qu’Oeklos voyait un signe ostensible d’inquiétude apparaître sur son subordonné. Qu’y avait-il encore ?

– A ce sujet, votre altesse impériale, commença le premier ministre, nous avons quelques nouvelles qui ne sont pas bonne je le crains. Les généraux Sanifais, contre notre avis, ont tenu à combattre les Sorûeni en rase campagne près de Lûstel. Le combat n’a pas été à leur avantage. L’armée Sanifaise a été décimée, et leur défaite est sans appel.

Oeklos se sentit envahir par la colère et la frustration. N’y avait-il personne pour exécuter correctement ses instructions ? Il s’empara d’un vase se trouvant à portée de main et le jeta à terre, le brisant en mille morceaux dans un fracas satisfaisant.

– Et comment voulez-vous que nous regagnions nos territoires perdus, à présent ? Sanif était notre tête de pont ! Sans eux, tout est à refaire !

Walron baissa la tête, laissant passer la fureur de son suzerain. Voyant que l’empereur ne disait plus rien, il finit par répondre.

– La flotte impériale est toujours à nos ordres, votre altesse. Nous sommes les maîtres des océans. Dès que nos alliés Sorcami accepteront de nous rejoindre, nous pourrons lancer une armada telle que le monde n’en a pas connu depuis la Guerre des Sorcami, et reprendre ce qui nous revient de droit.

Oeklos fixa son premier ministre avec un regard perçant.

– Pour votre propre sécurité, il vaudrait mieux pour vous que vous ayez raison, Walron.