Douleur (4)

Imela sauta du canot, ses bottes s’enfonçant dans le sable humide. La lune était presque pleine et éclairait la plage d’une lueur blanche, lui donnant un aspect irréel. Ce n’était pas la nuit la plus propice pour infiltrer discrètement la ville de Spemar. Si jamais un garde les apercevait sous cette lumière, c’en était fait de leur petite expédition. Pourtant elle n’avait pas le choix. Si elle laisssait le Fléau des Mers trop longtemps si près du port, ils risquaient de se faire découvrir.

Imela n’en revenait toujours pas d’avoir accepté de prendre de tels risques pour une inconnue. Sa curiosité avait eu raison d’elle. Elle voulait absolument en savoir plus sur le passé de Shari, et son lien avec Aridel. Étaient-ils amants ? Il y avait entre eux la complicité de souvenirs partagés, et la jeune capitaine devait bien s’avouer qu’elle ressentait une pointe de jalousie. Plus important pour elle, cependant était de découvrir la véritable identité de ceux qu’elle avait accepté à bord de son navire. Et s’il fallait pour cela entrer dans la ville de Spemar, ainsi soit-il. Tout ce qu’elle espérait, à présent c’était qu’il n’y ait pas de Chênadiri à l’attendre. Aridel n’avait toujours pas dit à Imela ce qui lui voulaient les assassins Sûsenbi. La capitaine du Fléau des Mers savait qu’une fois qu’ils n’abandonnaient jamais une mission qui leur avait été confiée. Et Spemar était leur terrain de prédilection…

Imela se réprimanda mentalement. Ce n’était pas le moment d’être distraite. Elle se retourna et vit que Daethos avait à son tour mis pied à terre. La présence de l’homme-saurien était à la fois un atout et un risque. Sa force hors du commune le rendait presque indispensable, mais il était très facilement repérable. Imela mit un doigt sur sa bouche pour lui intimer le silence puis lui fit signe de la suivre. Tous deux empruntèrent alors dans la plus grande discrétion un sentier qui montait en pente douce vers les remparts de la ville. Il n’y avait plus à espérer que la porte dérobée que Shari avait indiquée à Imela n’était pas gardée…

La capitaine et son compagnon Sorcami longeaient à présents les murs de la cité. Après une petite dizaine de minutes, ils arrivèrent devant une alcôve. Au fond se trouvait une porte en bois vermoulue dont la serrure était démontée. Shari n’avait pas menti, c’était un passage non surveillé. Imela admettait avoir douté de sa parole lorsqu’elle avait affirmé que la résistance utilisait ce passage régulièrement. Elle avait du mal à croire que cette femme à l’allure de noble puisse être si impliquée dans un réseau clandestin. Les apparences étaient cependant souvent trompeuses.

Imela et Daethos franchirent la porte et se retrouvèrent à l’intérieur de la ville de Spemar. La cité endormie était très calme. Le couvre-feu impérial était en vigueur. Il allait falloir se montrer extrêmement prudent dans ces rues désertes. Les patrouilles armées étaient relativement peu nombreuses pour la taille de la ville, mais il suffisait d’un seul faux-pas pour que l’alarme soit lancée. Imela avait mémorisé le plan que lui avait montré Shari, et elle se mit à avancer d’un pas sûr dans le dédale de rues. Il ne lui fallut qu’une quinzaine de minutes pour atteindre leur destination. C’était une petite maison en bois typique de l’architecture Sûsenbi, mais d’apparence modeste. Elle était assez proche de l’enceinte fortifiée, et l’ombre du mur tombait sur son toit. Imela, sans attendre, gratta à la porte, selon un rythme convenu. Pas de réponse. La jeune femme recommença, appuyant un peu plus fort sur le panneau en bois. Elle entendit alors un son, et la porte s’entrouvrit, laissant apparaître un jeune homme, presque un enfant, l’épée à la main.

– Qui va là ? demanda-t’il, prêt à en découdre. Imela amusée par le comique de la situation, lui tendit un pli.

– Tu dois être Orin, je présume, dit-elle. Nous venons de la part de Shari. Je suis le capitaine du navire sur lequel elle se trouve, et elle m’a demandé de te prendre à bord, toi et le malade dont tu t’occupes.

Le jeune garçon s’empara de la lettre, l’air suspicieux, et la lut rapidement. Son regard s’éclaira lorsqu’il reconnut l’écriture, et il leva la tête vers Imela.

– Le général est trop faible pour marcher, finit-il par dire. Il va falloir le transporter.

« Général » ? Le titre piqua la curiosité d’Imela. Shari lui avait caché le statut du vieil homme qu’elle venait chercher. Peut-être que le malade était la clé du passé de sa passagère. L’heure n’était néanmoins pas aux questions. Pragmatique, Imela répondit :

– Mon compagnon Sorcami est là pour cette raison précise. Il connait ton général et s’est proposé de le porter. Pouvons nous entrer ?

Orin ouvrit la porte en grand, et Imela et Daethos pénétrèrent dans la maison. L’intérieur était aménagé à la sûsenbi, avec des cloisons très fines entre chaque pièce, et des panneaux coulissants au lieux des portes dont Imela avait l’habitude. La jeune femme n’y accorda que peu d’attention. Il n’y avait pas de temps à perdre.

– Allez-y, Daethos, ordonna-t’elle au Sorcami.

Le Sorcami, parfaitement conscient de la tâche qu’il avait à accomplir s’exécuta sans mot dire, et monta à l’étage avec Orin. Il redescendit moins de cinq minutes après, un vieillard sur les épaules. L’homme était endormi ou comateux, et seuls de légers mouvements de son dos indiquaient qu’il respirait encore. Imela ignorait quelle était exactement le mal dont il était affligé, mais Shari lui avait assuré qu’il n’était pas contagieux. La capitaine était consciente que prendre un malade à bord n’allait pas plaire à son équipage, mais sa curiosité était la plus forte. Demis lui pardonnerait, comme toujours.

– En route, dit-elle.

Ils sortirent de la maison et Orin referma la porte derrière eux. Suivant le même chemin qu’à l’aller, ils se dirigèrent vers les remparts. Cependant, au moment où ils allaient tourner dans une venelle, Imela leur fit signe de s’arrêter. Deux gardes Sûsenbi étaient assis au coin de la rue, en pleine discussion, leur bloquant le passage.

– Je te dis que j’ai entendu un bruit disait le premier.

– Pfff… Toi et tes bruits… A mon avis tout ce que tu entends c’est les poux que tu as dans les cheveux.

– Pas la peine de m’insulter. Le lieutenant a dit que…

– Le lieutenant est pas là. C’est déjà bien assez qu’on doive se taper la garde de nuit, faudrait pas en plus que tu nous retarde, imbécile.

Le premier garde tourna le regard en direction d’Imela. Les deux hommes se trouvaient entre elle et la porte. Il fallait qu’elle prenne une décision. Si elle attendait, elle risquait de les faire repérer. Pas le choix. La jeune femme dégaina son couteau et s’apprêta à se jeter sur les deux hommes.

Bon c’est fini oui ! reprit le deuxième garde. On va pas passer la nuit ici ! Tu vois bien qu’il n’y a rien ! Allez on se tire.

– Ca va ça va… Tu vas pas m’emmerder parce que je fais mon boulot, quand même.

Au grand soulagement d’Imela, les deux hommes se mirent à avancer, leur libérant le passage. Les quatre réfugiés se précipitèrent alors vers la porte dérobée. Il redescendirent ensuite vers la plage et rejoignirent le canot où les attendaient les hommes d’Imela.

– Direction le Fléau des Mers ! ordonna la jeune capitaine. Et ne trainez pas, nous devons avoir quitté ces rives avant l’aube !

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