Douleur (3)

Le sergent Norim entra sans avertissement dans le bureau de Djashim. Il se mit immédiatement au garde à vous, attendant que son supérieur prenne la parole en premier.

– Qu’y a t’il, sergent ? demanda le jeune homme, intrigué par cette interruption.

– Général, annonça Norim de sa voix la plus officielle, le lieutenant Lûcas, affecté au troisième régiment de surveillance extérieure, demande à vous voir.

– Oh ? fit Djashim, surpris. Vous ne m’aviez pas prévenu de ce rendez-vous, sergent.

– Le lieutenant est arrivé à l’improviste, général. Il prétend détenir des informations de la plus haute importance, et qui ne souffrent d’aucune attente. J’ai jugé que vous voudriez le rencontrer au plus vite.

La curiosité de Djashim était piquée au vif. L’espace d’un instant, il en oublia même les noires pensées et le sentiment de culpabilité qui le rongeaient depuis des jours. Voilà qui allait le sortir de son ordinaire. Peut-être même serait-ce un moyen d’effacer en partie le souvenir du visage de l’homme qu’il avait assassiné de sang-froid. Cette distraction était donc plus que bienvenue.

– Vous avez bien fait, Norim. Faites le entrer, ordonna le jeune général d’un ton de commandement.

Le sergent s’exécuta sans attendre, laissant le passage à un homme d’une quarantaine d’années au visage buriné et mal rasé qui se mit au garde-à-vous. Son uniforme noir était froissé, et son plastron couvert de rouille. On y distinguait à peine la tête d’aigle qui indiquait son rang de lieutenant. Djashim l’observa d’un air circonspect. Il était pour le moins inhabituel qu’un officier de la Garde Impériale se présente à son commandant d’une manière aussi négligée. Était-ce une façon d’envoyer un message à Djashim ? Le jeune homme ne doutait pas que le fait qu’un officier de son âge ait été promu général avait suscité du ressentiment parmi ses aînés. Il devait en permanence affirmer son autorité s’il voulait conserver le respect de ses hommes. Si le lieutenant n’avait pas une bonne raison à sa tenue, Djashim allait devoir prendre des mesures rapidement. Pour l’heure, il était cependant plus intéressé par les renseignements que détenait ce Lûcas que par son aspect physique.

– Repos, lieutenant, dit-il. Je vous écoute.

L’homme plaça ses mains derrière son dos, et parla d’une voix grave.

– Général, je suis de retour d’une mission de surveillance mandatée par votre prédécesseur, le général Friwinsûn. Je demande la permission d’en faire le rapport.

Djashim leva la tête.

– Allez-y lieutenant, mais commencez par me rappeler la teneur de votre mission. Le départ du général Friwinsûn a été décidé de manière hâtive, et je n’ai pas encore eu le temps de me mettre complètement à jour.

– A vos ordres, général. Etait-ce une pointe d’amusement où d’ironie que Djashim avait détecté dans le ton de Lûcas ? Nous avons été chargés, mes hommes et moi-même, de surveiller les activités suspectes autour des ports du domaine Impérial de Lanerbal. Comme vous le savez sûrement, plusieurs mouvements de résistance sont très actifs dans les zones portuaires. Nos ordres étaient donc de débusquer leurs agents, et de trouver des pistes nous permettant d’identifier leurs chefs.

Djashim sentit une vague d’inquiétude l’envahir. Bien sûr, il aurait dû se douter que Friwinsûn avait lancé des missions de renseignement contre la résistance. Et le fait que ces opérations aient été tenues secrètes jusqu’à maintenant n’était pas un bon signe. Masquant son malaise grandissant, le jeune général enjoignit à son subordonné de continuer.

Nous avons piétiné pendant plusieurs mois, reprit le lieutenant, mais la chance a fini par nous sourire. Il y a deux semaines, nous avons appris que le Ûesakia des Sorcami comptait se rendre à Oeklhin pour discuter en personne avec son altesse impériale. C’était l’opportunité rêvée pour nous d’appâter la résistance. Nous avons donc lancé des rumeurs, et nous avons attendu. Il n’a pas fallu très longtemps pour qu’un marchand itinérant nommé Taric Abelarc vienne poser des questions sur l’événement. Mes hommes à Trûpidel lui ont volontairement donné l’information qu’il désirait, et nous avons continué à le surveiller.

Djashim dut prendre sur lui pour retenir sa surprise. Il connaissait Taric, bien sûr. Le jeune homme l’avait souvent vu avec Lanea et Erûciel, lorsqu’ils s’étaient réfugiés dans les Royaumes des Nains. C’étaient avnt qu’ils décident de retourner à Oeklhin, mais Djashim savait que Taric était un membre important de la résistance. IL sentit l’angoisse s’emparer de lui.

Il y a trois jours, continuait le lieutenant Lûcas, ce Taric est arrivé à Oeklhin. Il a su se jouer de nous, et nous avons perdu sa trace dans la forteresse, mais nous sommes certains qu’il a discuté avec des agents infiltrés ici même. Nous ignorons encore le nom de ces rebelles, mais nous le saurons bientôt. Nous avons interpelé Taric, dès que nous l’avons retrouvé. Il ne nous était plus possible de prendre le risque de le laisser continuer sa criminelle mission. Nous l’avons attrapé alors qu’il repartait pour Trûpidel. Il est à présent entre nos mains, général.

Serrant ses poings sous son bureau, Djashim reprit sa respiration.

– Une bonne initiative de votre part, lieutenant, parvint-il à dire sans trahir ses émotions. Mais vous avez trahi votre jeu. La résistance est très probablement au courant de cette arrestation. Ils vont se méfier. Enfin, vous avez fait de votre mieux. Où se trouve ce traître, à présent ?

– Nous l’avons emprisonné dans le donjon, général. La remarque de Taric semblait avoir mis le lieutenant un peu mal à l’aise. Nous avons cependant besoin de votre autorisation avant de le soumettre à la question.

Djashim réfléchit un instant. Il se retrouvait face à une situation impossible. Il ne pouvait évidemment pas autoriser la torture de Taric. Même en faisant abstraction de la terrible épreuve qu’il ferait subir à un allié et ami, il était tout à fait possible que l’ex-mage finisse par parler et trahir Lanea malgré lui. Les bourreaux d’Oeklos étaient très efficaces. Cependant, il ne pouvait pas non plus ignorer ce prisonnier. Cela paraîtrait extrêmement suspect et risquait de détruire sa couverture. Que faire ? Djashim eut soudain une idée.

– C’est effectivement une affaire de la plus haute importance que vous venez de me rapporter, lieutenant, dit le jeune général. Vous avez bien fait de venir ici immédiatement. J’aimerais voir moi même ce prisonnier, avant que nous le soumettions à la question. J’ai une offre à lui faire qui pourrait nous permettre de mettre fin à la résistance une fois pour toute.

Le lieutenant eut d’abord une expression étrange, mais son visage s’éclaira.

– Je comprends, général. Je vais vous conduire jusqu’à lui.

***

Taric avait peu changé depuis la dernière fois que Djashim l’avait rencontré. Il avait toujours ce même regard jovial qui avait frappé le jeune garçon à l’époque. La seule différence à présent était l’inquiétude qui se lisait clairement sur son visage. Cette inquiétude fut cependant vite remplacée par une expression de surprise puis de soulagement lorsqu’il aperçut Djashim.

Le jeune homme referma la porte de la cellule afin de rester seul avec le prisonnier. Il parcourut la pièce des yeux, s’assurant qu’il ne restait aucun dispositif d’enregistrement à l’intérieur, puis il fit signe à Taric qu’ils pouvaient parler librement.

– Djashim ? fit l’ex-mage, ne pouvant plus se retenir. C’est bien toi ? Que fais-tu ici ? Et en uniforme de général, pas moins ?

– Je n’ai pas le temps de tout vous expliquer, Taric, mais sachez que je suis actuellement le commandant en chef de la garde impériale. C’est l’aboutissement d’un plan de Lanea. Mais je ne peux pas vraiment vous en dire plus étant donné votre situation actuelle.

Taric soupira.

– Oui je me suis mis dans un beau pétrin, je le crains, dit-il, l’air piteux.

– En effet, et quoi que vous ayez de prévu pour la venue du Ûesakia, il va vous falloir abandonner vos plans. La garde est au courant, et je vais devoir en informer Oeklos. J’ai cependant une idée pour vous faire sortir d’ici, au moins provisoirement.

L’espoir se lisait dans les yeux de Taric.

– Une idée ? Laquelle ? demanda-t’il.

– Je vais faire croire à la garde que vous avez accepté de travailler pour nous en tant qu’agent double, infiltré au sein de la résistance. Il va sûrement falloir que vous prouviez votre bonne foi auprès d’Oeklos, comme j’ai dû le faire. Je vais contacter Lanea, et voir quelle information vous pouvez transmettre sans trop de risques pour nous. Avec un peu de chance nous pourrons peut-être transformer votre malchance en opportunité. Mais je ne vous cache pas que les risques sont grands.

– Je te fais confiance Djashim. Dans tous les cas, je n’ai pas vraiment le choix.

– En effet, vos options sont assez limitées. Mais ne perdez pas espoir, je ne vous abandonnerai pas. Je vais repartir à présent, et je vais informer la garde que vous avez un jour de réflexion pour penser à la proposition que je viens de vous faire. D’ici là j’aurai sûrement contacté Lanea et je reviendrai vous voir.

– Très bien Djashim, acquiesça Taric.

Djashim lui rendit son salut, et dit avant d’ouvrir la porte.

– Courage, notre patience portera bientôt ses fruits.

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