Douleur (1)

Taric, assis à l’avant de son traîneau, invectivait ses chiens pour les faire avancer plus vite. Malgré les multiples couches de chaudes pelisses qui le recouvraient, l’ex-mage était saisi par le froid. Après plusieurs heures dans l’étendue glacée qu’était devenue la campagne de Dafashûn, il était difficile de résister à l’envie de trouver un abri et d’allumer un bon feu pour se réchauffer. Taric savait cependant que passer la nuit dehors pouvait être synonyme de mort. Au delà des les brigands et des pilleurs qui erraient dans ces étendues désolées, le froid avait tué plus d’un voyageur imprudent. Il avait maintes fois entendu le récit d’hommes qui, fatigués s’étaient installés au coin d’un rocher pour se reposer et ne s’étaient jamais réveillés. Au début, Taric n’avait guère prêté attention à ces histoires. Lorsque qu’il avait découvert un jour le cadavre congelé d’un homme au bord du chemin, il avait cependant revu son opinion. La nature était sans pitié pour les imprudents. C’était pour cela qu’il fallait qu’il se dépêche d’atteindre le bourg d’Ordonbrûg, où il trouverait une auberge qui pourrait l’héberger.

Taric respira bruyamment, son souffle se transformant en vapeur blanche devant ses yeux. La vie de marchand itinérant était loin d’être de tout repos. Que n’aurait-il pas donné pour redevenir le mage qu’il avait été. La vie était si simple, alors. Il n’avait aucune autre contrainte que celle d’améliorer ses connaissances du vivant en puisant dans le savoir des Anciens. Mais c’était avant Oeklos. Le monde avait changé à présent.

Taric soupira. En moins d’une journée, le soi-disant empereur avait réduit à néant toute ce qu’il avait connu. Sa famille et la plupart de ses amis avaient péri dans le cataclysme qui avait ravagé le royaume des mages. Pourtant Taric lui-même avait survécu, et il avait bien dû s’adapter aux événements. L’ex-mage s’était découvert un instinct de survie et une volonté de vivre hors du commun. Il n’était pas fier de certains des actes qu’il avait dû commettre, mais ils avaient été des maux nécessaires. Et la conséquence était que Taric s’en était mieux sorti que beaucoup de ses semblables. Son sort était préférable à celui de ses compatriotes condamnés à travailler dans les mines d’Oeklos, au Nord. C’était en effet le destin de la plupart de ceux qui avaient tenté de s’opposer à la poigne de fer de l’empereur.

Taric avait été plus malin, et il s’était réfugié dans les Royaumes des Nains pendant les rafles d’Oeklos, plus de trois ans auparavant. C’était là qu’il avait rencontré Lanea et Erûciel, et avait été convaincu par leur idée d’organiser une résistance de l’ombre, moins risquée. Profitant des quelques économies qu’il avait pu sauver du désastre, il avait alors rejoint Lanerbal avec eux, et acheté son traîneau qui lui avait permis de démarrer son commerce de pelisses, l’un des rares encore lucratif dans les contrées du Nord.

L’ex-mage sourit malgré lui en pensant à Lanea. Lorsqu’elle lui avait proposé de rejoindre le réseau de résistance qu’elle était en train de mettre en place, Taric avait d’abord hésité. Le risque était très grand, et son instinct de survie lui recommandait de fuir. Il avait fini par accepter malgré tout. Il était conscient que la beauté de la jeune femme n’avait pas été pas étrangère à cette décision. Il aurait aimé se convaincre qu’il avait agi pour une grande cause, et pour améliorer le monde. Peut-être cela avait il joué en partie, mais il se devait d’admettre que son motif principal était loin d’être aussi noble…

Taric n’avait jamais été un grand patriote, mais les paroles d’un belle femme pouvaient lui faire accepter beaucoup de choses. Il avait même réussi à se convaincre en partie du bien fondé de ses actes. Oeklos avait commis d’innommables atrocités, et il ressentirait une certaine satisfaction si les mages arrivaient un jour à se venger de lui. Et puis, il fallait bien admettre que la vie d’espion avait un aspect excitant, qui lui permettait de tromper l’ennui de ses longs voyages à travers les plaines glacées.

L’ex-mage était d’ailleurs devenu, il le savait, un rouage clé dans la résistance. Il s’acquittait de ses tâches avec dévouement, tout en essayant de garder l’esprit clair. Ce n’était pas forcément facile, surtout en présence de Lanea. Tentant d’oublier un instant le visage de la jeune femme, il repassa mentalement en revue à la mission qui lui avait été confiée. Comme d’habitude, il allait falloir qu’il se montre extrêmement prudent. Lanea semblait décidée à agir ouvertement si le Ûesakia des Sorcami posait le pied sur l’île de Lanerbal, et cela inquiétait Taric. Si les choses se passaient mal, il ne fallait pas qu’on puisse remonter jusqu’à lui. Il allait devoir protéger ses arrières et…

Des flocons de neiges vinrent chatouiller le visage engourdi par le froid de l’ex-mage. Il ne manquait plus que ça ! Comme si l’obscurité et le froid permanents n’étaient pas suffisants… Il était difficile d’imaginer que cette région avait bénéficié d’un climat presque tropical à peine quatre ans auparavant.

– Hop hop ! Avancez ! cria Taric à ses chiens, dans le vain espoir de les faire accélérer.

Quelque chose d’étrange se produisit alors. Les animaux de tête se mirent à grogner, comme s’ils avaient senti quelque chose d’anormal. Instantanément, Taric se mit sur le qui-vive. Quelques prédateurs avaient survécu à l’Hiver Sans Fin, et Taric n’avait aucune envie de se retrouver face à un ours ou un tigre. Se retournant, l’ex-mage se saisit de l’arbalète qui ne quittait jamais l’arrière de son traîneau. Il n’était pas né, l’animal qui aurait raison de Taric Abelarc.

– Lâchez cette arme ! cria alors une voix.

Surpris, Taric tourna la tête d’un coté, puis de l’autre. Des brigands ? Improbable. Ils étaient trop près d’Oeklhin. Les criminels errant autour de la capitale avaient été éliminés par la garde impériale depuis longtemps.

– J’ai dit lâchez cette arme, répéta la voix. C’est mon dernier avertissement !

Taric hésita. Il n’arrivait pas à identifier son (ou ses) assaillants. Pouvait-il espérer le(s) vaincre ? Toute chance de l’abattre était perdue s’il obéissait à son ordre. Ses options étaient limitées. Il n’était pas un guerrier, et son adresse à l’arbalète était, au mieux, médiocre. Il n’allait pas risquer sa vie bêtement. -Il posa l’arbalète sur son siège et leva les mains.

Sortis de nulle part, deux hommes surgirent de l’ombre. Ils portaient la livrée noire des légions impériales. L’homme de droite pointait un arc bandé directement sur Taric. L’autre tenait une épée à la main. Il s’approcha rapidement et vint en poser la lame sous le menton de l’ex-mage.

– Etes-vous Taric Abelarc, marchand itinérant ? demanda-t’il.

Difficile de mentir sous la menace des armes.

– Oui, c’est bien moi, acquiesça Taric.

– Alors, au nom de l’empereur et par décret du gouvernement impérial, vous êtes en état d’arrestation. Vous êtes soupçonné d’espionnage et de tentative de corruption d’agents impériaux. Veuillez nous suivre.

Taric sentit son cœur bondir. Ce qu’il avait tant redouté était arrivé. Il était pris ! Il avait échoué. En un instant, il réalisa que c’était sûrement les gardes du dock de Trûpidel, un peu moins stupides que les autres, sûrement, qui l’avaient dénoncé. Il aurait dû se montrer plus prudent avant de leur offrir à boire… Trop tard, maintenant. La mort dans l’âme, Taric se leva et laissa le légionnaire lui ligoter les mains. Il n’avait d’autre choix que d’obtempérer.

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