Destin (6)

La banquise gelée s’étendait à l’infini au regard de Shari. La vision qu’elle avait eu quatre ans auparavant était devenue une réalité qui dépassait le cauchemar. Le froid mordant et la glace n’étaient plus de simples suggestions de son esprit, mais des dangers mortels. Pour parfaire ce sombre tableau, il ne manquait plus que la crevasse qui l’avait tant de fois engloutie dans son sommeil.

Plus les voyageurs avançaient vers le Nord, plus le ciel devenait sombre, reflétant ainsi leurs pensées les plus intimes. Shari essayait de rester le plus loin possible d’Imela. Elle ressentait une haine qu’elle savait irrationnelle envers la capitaine du Fléau des Mers. Elle ne pouvait s’empêcher de la tenir responsable de la mort d’Orin. Pourquoi l’avait-elle laissé venir avec eux ? Il aurait dû rester à bord ! Shari serra les poings. Elle se rendait compte que la dégoût qu’elle ressentait était autant envers elle-même qu’envers Imela. C’était elle qui avait engagé Orin dans la résistance. Elle était tout aussi responsable que la capitaine de ce qui lui était arrivé. Le monde était injuste ! Comment Erû pouvait-il enlever à la vie quelqu’un de si jeune ?

Et tout ça pour quoi ? Pour qu’ils puissent arpenter sans but ces plaines gelées ? Shari avait l’impression de se retrouver seule, à l’abandon. Pourquoi avait-elle accepté de se joindre à cette expédition ? Etait-ce une pénitence qu’elle s’était infligée face à son échec, quatre ans auparavant ? Si seulement elle avait pu comprendre sa vision à temps et empêcher l’Hiver Sans Fin. Shari avait projeté tout ses espoirs sur le projet d’Imela, et voilà où cela l’avait menée.

Pourtant une part d’elle même était encore persuadée que la capitaine était guidée par une force supérieure, la même qui avait tenté de l’aider avant son arrivée à Cersamar. Il lui était impossible de l’ignorer. C’était le seul espoir auquel elle pouvait continuer à s’accrocher. Elle n’accepterait pas qu’Orin soit mort pour rien !

Une partie des chiens de traineaux avaient rejoint le jeune garçon dans l’après vie, et les hommes d’Imela étaient à présent obligés de porter leurs provisions sur le dos. Chaque pas était un calvaire dans cet enfer gelé. Même les feux qu’ils parvenaient tant bien que mal à allumer le soir étaient à peine suffisant pour les réchauffer. Sans parler du fait qu’ils commençaient à manquer de bois. Depuis qu’ils avaient quitté la taïga pour rejoindre la banquise, il n’avaient plus aucune source de combustible.

C’était pour les voyageurs un point de non-retour. Si Imela ne trouvait pas ce qu’elle cherchait désespérément, ils ne disposaient plus d’assez de provisions pour faire demi-tour…

Tous étaient conscients de ce fait, mais ils avaient fait un choix et ils le savaient. Plus personne n’osait parler, à présent. Même leurs bivouacs étaient silencieux, comme si tous attendaient la fin. Ils cherchaient la délivrance, d’une manière ou d’une autre. Mais ils devaient à ceux qui étaient déjà tombés de rester unis le plus longtemps possible.

Shari perçut une certaine commotion devant elle. Il se produisait visiblement quelque chose. Elle leva les yeux, curieuse. Aridel s’était rapproché d’Imela, et le couple observait l’horizon sombre. L’ex-ambassadrice suivit leur regard et comprit la source de leur agitation.

La ligne d’horizon, une simple séparation entre le noir du sol et le gris du ciel, n’était plus totalement rectiligne. Un pic fendait à présent la droite. Le sommet d’une montagne ? Une île ? Shari se rapprocha. Imela était très excitée.

— Tu vois Aridel, l’Orbe ne m’a pas menti ! C’est dans cette montagne qui se trouve la porte de Dalhin.

Shari, envahie par un sentiment de dépit, ou de jalousie, ne put s’empêcher de répliquer.

– Ce n’est qu’un simple rocher. Comment pouvez-vous être certaine de ce que vous avancez ?

– La forme correspond exactement à ce que j’ai vu en rêve, Shari. Et la position est la bonne. Nous avons atteint notre destination !

Shari ne répondit pas, se contentant d’observer la montagne. Tout ce chemin pour en arriver là ?

***

Il leur fallut encore près de cinq heures pour parvenir au pied de l’île. C’était une montagne de roche basaltique recouverte de glaciers, située au beau milieu de la banquise. Le sommet se situait probablement à cinq cent toises de hauteur.

– Et maintenant, Imela ? demanda Aridel

– La porte se situe sur l’un des flancs de la montagne, nous allons devoir monter.

– Nous sommes tous épuisés, s’interposa Shari. Ne pensez vous pas que nous devrions nous reposer avant ?

– Les réponses sont à notre portée, Shari ! Vous ne voulez pas …

Aridel coupa Imela d’un geste de la main.

– Shari a raison. Nous avons besoin de repos. La montagne sera encore là demain Imela. Encore un peu de patience.

La capitaine s’interrompit, le regard empli d’excitation. Elle observa ses compagnons de voyage et soupira.

– Soit, finit-elle par dire. Mais une fois que nous aurons dormi un peu, nous partirons ouvrir les portes de Dalhin.

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