Destin (5)

La fumée piquait les yeux de Taric. On n’y voyait pas à plus de deux pas dans les rues encombrées de Samar. Partout autour de l’ex-mage résonnaient des hurlements de rage ou de douleur, accompagnés de bruits de verre brisé. Il s’approcha de Chînir. Le chef de la résistance Sorûeni était debout, le regard penché sur une piédestal en pierre. Dessus se trouvaient une carte de la ville, déroulée là par Aymîrin, un de ses lieutenants.

– Les barricades de la légion sont en train de tomber une par une, Chasim, rapportait l’homme. Dans peu de temps, la foule aura le contrôle de la Grand-Rue. Et de là (il déplaça son doigt sur le plan) les portes de la forteresse.

Chînir ne répondit pas tout de suite, perdu dans ses réflexions.

– C’est presque trop facile, finit-il par dire. Les impériaux ne font que nous retarder, mais ils n’opposent pas de réelle résistance.

– Vous soupçonnez un piège ? intervint Taric.

– Peut-être. Ou peut-être avons nous tout simplement surestimé leur capacité à se battre ? Mais je pense à autre chose…

Le chef nomade marqua une pause, observant Taric avec un regard appuyé. Faisait-il allusion à Djashim ? Le jeune général était devenu de fait l’ennemi de Chînir, malgré son allégeance à la résistance de Dafashûn. Que pouvait-il faire d’autre face aux événements qui se déroulaient à présent ? Lui était-il possible d’éviter le bain de sang ? Taric voyait difficilement comment. Il était le plus haut gradé de l’armée impériale à Samar, et sa mission lui imposait de conserver ce rôle à tout prix. Il ne pouvait donc pas laisser les rebelles Sorûeni prendre le contrôle de la ville. Mais serait-il assez fort pour mener un combat de front contre les manifestants ? Autant de questions auxquelles Taric n’avait aucune réponse.

Devant le silence de l’ex-mage, Chînir reprit.

– La stratégie la moins couteuse pour les impériaux est de se barricader dans la forteresse, et de se préparer à un siège. Et au vu de leurs actions, c’est très clairement ce qu’ils s’apprêtent à faire.

– Un siège ? Taric ne cacha pas sa surprise. Mais même avec des vivres, ils ne pourront pas tenir indéfiniment. C’est juste une perte de temps.

– Pas si vous voyez à plus long terme, maître Taric. L’armée impériale n’a pas besoin de tenir le siège très longtemps. Ils n’ont qu’à attendre que la population se lasse. Et n’oubliez pas que tout le ravitaillement de Samar passe par la marine impériale. Si l’empire impose un blocus naval, ce sont les assiégeants qui se retrouveront pris au piège.

– Sans oublier, renchérit Aymîrin, qu’une foule de manifestants est loin d’être une armée organisée. Elle n’a pas la logistique ni l’organisation pour se lancer dans une opération aussi complexe qu’un siège.

– Nous pouvons les aider sur ce point, Aymîrin, dit Chînir. La résistance Sorûeni possède ces compétences, et nous allons en faire profiter les manifestants. Fais en sorte de prendre contact avec les meneurs du mouvement. Explique leur la situation, et dit leur que nous sommes prêts à leur apporter conseils, matériel et hommes pour leur prêter main forte.

– Oui Chasim, dit le lieutenant, avant de repartir, laissant Taric seul avec Chînir.

– Vous aviez donc prévu ce soulèvement, malgré vos assurances du contraire ? demanda l’ex-mage.

– C’était une éventualité, maître, et j’aime me préparer à tout. Cela fait plusieurs années que nous luttons contre l’empire, et nous connaissons leurs façon d’agir. C’est bien ce qui m’inquiète d’ailleurs.

– Que voulez-vous dire ?

– Je crains que si nous poussons l’empire dans ses derniers retranchements, l’empereur fasse appel à son arme céleste. Et c’en serait fini de tout nos espoirs. Nous devons tout faire pour empêcher cela.

Taric réalisa alors le danger dans lequel ils se trouvaient tous. Il ignorait comment fonctionnait cette arme, mais doutait que même Djashim puisse empêcher l’empereur de l’utiliser.

– Pensez-vous pouvoir vous emparer de la forteresse avant cela ?

– Là maître Taric, est toute la question. Un siège est toujours extrêmement couteux en vies humaines, d’un coté comme de l’autre. Si nous lançons un assaut contre la forteresse, nous devons être certains de la victoire. Une défaite ici signifierait sans aucun doute la fin de notre mouvement de résistance.

Le sous entendu du chef nomade était très clair.

– Djashim ne pourra pas vous ouvrir les portes, Chînir. Ce n’est pas sa mission, et il n’abandonnera pas son rôle, même pour vous.

– Pourtant, votre agent représente notre meilleur, pour ne pas dire notre seul espoir de porter un coup majeur à l’empire. Si nous réussissons ici, la résistance Sorûeni sera ravivée à travers tout le pays. Ce sera la première fois depuis plus quatre ans qu’Oeklos est vaincu. Pouvez-vous vraiment laisser passer une telle opportunité, pour une mission dont vous ne savez pas plus que moi ?

– Djashim est notre agent le plus haut placé dans l’empire. Nous ne pouvons pas prendre le risque de le révéler. Si vous échouez, nous perdons des années de travail.

– Cela reste votre décision, et celle de vos supérieurs bien sûr. Mais il est parfois nécessaire de prendre des risques pour obtenir la victoire. Dans tous les cas nous allons devoir procéder sous peu au siège de la forteresse. La résistance Sorûeni n’a pas le droit d’abandonner Samar. Que vous nous aidiez ou non, une bataille aura lieu.

– Je…

Taric, inspirant une volute de fumée, se mit à tousser violemment. Il essaya de parler, mais il n’arrivait plus à reprendre sa respiration. Il observa sa main et vit qu’elle était couverte de sang. Le poison… Non ce n’était pas le moment. L’obscurité l’envahit alors qu’il tombait à terre.

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