Destin (4)

Emmitouflés dans leurs pelisses, les visages cachés par de lourds capuchons en fourrures et des écharpes en laines, les voyageurs ressemblaient plus à des ours qu’à des êtres humains. Pourtant, après toutes ces semaines passées avec eux, Imela arrivait à les reconnaître rien qu’à leur façon de bouger.

Aridel était assis à coté d’elle dans le traineau de tête, très attentif au moindre aboiement et gémissement des chiens qui les avaient menés jusque là. En seulement une semaine de voyage dans la glace avec ces bêtes de trait hors-norme, l’ex-mercenaire était devenu un spécialiste de la race canine.

Imela avait encore du mal à réaliser la chance qu’ils avaient eu. Les Nains de Lyakoüt avaient été extrêmement généreux, comme s’ils devaient quelque chose aux voyageurs. Pourtant, c’était presque par hasard qu’elle avait gardé sur elle les lettres de Sashüm. Quelles étaient les chances pour que le Nain décédé vienne justement du village où ils étaient arrivés ? La probabilité était infinitésimale, et pourtant c’est ce qui s’était produit. C’était comme si une force supérieure voulait qu’elle réussisse. La jeune capitaine avait l’impression de ne plus être réellement maîtresse de son destin. La vision que lui avait procuré la Pierre des Rêves ne faisait que renforcer ce sentiment.

Depuis qu’elle avait découvert la tablette qui l’avait mené en Omirelhen, puis ici, c’était comme si elle était guidée vers un endroit et un moment bien précis. Elle n’arrivait plus vraiment à distinguer ce qui venait d’elle et ce qui lui était insufflé par cette force extérieure. Et que penser du Nain Sachël, sans qui ils n’auraient jamais pu quitter la cité sous la montagne ? Est-ce que son revirement avait été inspiré par la même force que celle qui dirigeait Imela ? Peut-être était-ce Erû lui-même qui manipulait leurs vies suivant ses desseins ? Comment savoir ? Imela ne considérait pas comme une personne très croyante, mais les derniers événements avaient ébranlé certaines de ses convictions. Elle avançait à présent avec une foi indéfectible en sa mission. Le chemin glacial qu’ils parcouraient à présent n’était, elle le savait, qu’une étape pour atteindre leur objectif.

L’espoir d’Imela était aussi solide que les montagnes qu’ils avaient quitté. La tablette, l’orbe, Dalhin, représentaient la seule voie à suivre pour sauver le monde de l’obscurité. C’était la lueur dans les ténèbres, la lanterne au bout du tunnel. Imela ne pouvait pas se permettre le moindre doute là dessus. Elle avait entraîné avec elle ses compagnons, les faisant suivre cette quête. Ils étaient a présent au confins du monde, là où ils ne pouvaient plus compter que sur eux-même pour leur survie.

Il s’agissait pour eux d’une question de vie ou de mort. Le froid n’épargnait personne, si loin au Nord. Même avant l’arrivée de l’Hiver sans Fin, les contrées où ils se trouvaient à présent étaient réputées pour leur climat impitoyable. L’obscurité n’avait bien entendu rien fait pour arranger les choses. Malgré les vêtements chauds que leur avaient fourni les nains, deux des hommes d’Imela souffraient d’engelures, et il était fort probable que le plus âgé d’entre eux y laisserait des doigts. Et c’était sans parler de l’état de santé du jeune Orin, qui devenait de plus en plus inquiétant, pris par la fièvre et la toux.

Heureusement pour les voyageurs, le pays était très boisé, une taïga recouverte de neige, et en creusant un peu, ils arrivaient toujours à trouver assez de bois pour allumer un feu, qui les maintenait au chaud la nuit. Ils dormaient sous des tentes de peaux qui suffisaient à peine à contenir la morsure du vent glacial. Ils parlaient très peu entre eux, conservant leur énergie pour la marche, et leurs repas de graisse et de lard séchés duraient très peu de temps. C’était un régime alimentaire très restreint, et Imela craignait de bientôt voir apparaître les signes du scorbut. Elle savait que les plus faibles d’entre eux ne survivraient pas à ce périple, et seule sa foi venait contrebalancer la tristesse qu’elle ressentait.

Elle se tourna vers Aridel. Son amant était toujours concentré sur les chiens, mais son regard était résigné. Il était visible qu’il ne partageait pas les convictions d’Imela. Pourtant son rôle était primordial, elle le savait. Il n’y avait pour elle aucune ambigüité. C’était lui qui avait été choisi pour franchir les portes de Dalhin.

Heureusement Imela avait trouvé une alliée inattendue en la personne de Shari. La Sûsenbi semblait prendre la vision de la capitaine très au sérieux. Malgré ses propres difficultés, l’ex-ambassadrice semblait être celle qui partageait le plus la foi d’Imela…

Un cri vint se mêler au bruit du vent. Immédiatement, Aridel arrêta la traineau, l’oreille aux aguets. Imela sauta à terre, se dirigeant vers l’arrière du petit cortège.

– Qu’est ce qui se passe ? demanda-t’elle

– C’est Orin, capitaine, répondit laconiquement l’un de ses hommes.

Le jeune homme voyageait dans le même traîneau que Shari, en queue de cortège, et Imela se dirigea vers eux. Elle constata avec inquiétude qu’Orin était allongé par terre, dans la neige, Shari à ses cotés. Imela se mit à courir.

– Il est brûlant ! cria Shari lorsque la capitaine fut à portée de voix. Je…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Orin se mit soudain à convulser, son corps se tordant dans tous les sens. Les deux femmes tentèrent en vain de le retenir mais ses mouvements étaient trop violents. Ils s’arrêtèrent tout aussi brutalement qu’ils avaient commencé. Imela vit alors une marque sur son cou à nu… C’était la trace de petites dents. Il avait dû être mordu par les vers lorsqu’ils avaient traversé la montagne. Elle plaça deux doigts sur la cicatrice et constata avec horreur qu’il n’y avait aucun pouls.

Il n’y avait plus rien à faire. Imela croisa le regard de Shari, les yeux embués par les larmes. L’ex ambassadrice prit le corps inerte dans ses bras et resta un long moment sans rien dire, sanglotant doucement.

Imela se releva.

– Il faut que nous continuions, Shari, dit-elle. Nous honorerons la mémoire d’Orin ce soir, mais nous ne pouvons pas rester ici. Nous sommes trop exposés.

Shari ne dit rien, son expression se transformant en colère. Elle se leva, Orin dans les bras, et posa le corps sur le traineau avant de prendre les rênes.

– Allons-y… Seule votre mission compte, dit-elle.

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