Destin (3)

Lanea debout dans le vent glacial, observait la tour d’Oeklos. L’air frais lui piquait les joues, une sensation à la fois douloureuse et presque agréable, lui rappelant que malgré l’Hiver sans Fin, elle était toujours en vie. Pourtant, la plupart de ses pensées étaient aussi sombres que les nuages obscurcissant le ciel. A l’entrée de la tour, la présence de gardes Sorcami trahissait ce qui se passait à l’intérieur du saint des saints du « Nouvel Empire ». Le Ûesakia, dirigeant des hommes-sauriens, rendait visite à l’empereur.

Lanea aurait payé très cher pour savoir ce que le représentant des hommes-sauriens avait à communiquer à celui qui l’avait placé sur le « trône ». Il n’était censé être pour Oeklos qu’une marionnette manipulable. La dirigeante du la résistance de Dafashûn manquait cruellement d’informations ! Si le Ûesakia s’était déplacé jusque dans la capitale de l’empire, c’était qu’il se passait quelque chose d’important. Son ignorance la frustrait, tout comme le fait qu’elle n’ait toujours pas reçu de nouvelles de Taric et Djashim. Elle savait qu’il était probablement trop tôt pour que son messager soit revenu de Sorûen, mais cela ne suffisait pas à la calmer. Elle qui se targuait d’être devenue une spécialiste du renseignement, elle en savait à peine plus que les gardes de la tour !

– Ca ne sert à rien de rester ici dans le froid, dit une voix derrière elle. Nous saurons bien assez tôt ce qui se trame, Lanea.

– Comment pouvez-vous dire ça, Erûciel ! lâcha la jeune femme, laissant exploser sa colère. Sans la capture de Taric, Djashim aurait probablement participé à cette rencontre, et nous saurions absolument tout ce que…

Elle s’interrompit, réalisant que son débordement émotionnel ne servait à rien. L’ex-archimage ne pouvait pas changer la situation actuelle. Elle prit une grande inspiration, se forçant à se calmer. Elle devait analyser la situation objectivement. Elle se mit à repasser dans sa tâte tout ce qu’elle savait.

Il était de notoriété publique ou presque que l’alliance entre Oeklos et les Sorcami n’était plus aussi solide qu’au début de la conquête de Sorcasard. L’empereur était en partie homme-saurien, et s’était présenté avant la guerre comme celui qui allait redonner au peuple Sorcami sa grandeur passée. Ses victoires au début du conflit avaient en effet permis à ses alliés de récupérer des terres qu’ils avaient abandonné depuis plus de quatre siècles.

Cependant ses assauts sur le continent d’Erûsard, même s’ils avaient été en partie couronnés de succès, avaient causé la perte d’un grand nombre de Sorcami. Sa défaite à la bataille de Cersamar, où sa flotte et son armée avaient été quasiment anéanties, étaient encore vives dans les mémoires des hommes-sauriens. Seule l’éruption de L1 avait permis à Oeklos de rebondir et de devenir le maître incontesté de la majorité du monde. L’Hiver sans Fin était cependant une cause de friction entre les Sorcami et l’empereur. Les hommes-sauriens qui auraient bien voulu occuper le nord de Sorcasard, mais le climat ne le leur permettait plus. Qui plus est, leur foi en Oeklos avait été émoussée lorsqu’il avait annoncé qu’il prenait le titre d’empereur de Dûen, et de maître des royaumes humains. Son origine humaine avaient alors été rendue publique, et certains de ses alliés ne l’acceptaient pas. Oeklos était après tout un mage noir, membre d’un ordre qui prônait le retour de l’Empire de Blûnen…

Même s’il avait ouvert les portes de son empire aux Sorcami, ceux-ci n’étaient pas réellement maîtres des conquêtes d’Oeklos. Et il restait bien sûr la question d’Omirelhen et de Niûsanif. Ces deux nations, immunes au rayon d’Oeklos, n’étaient en effet pas officiellement des provinces impériales, mais plutôt des états vassaux. Ils disposaient donc d’une certaine autonomie, notamment le droit de refuser l’entrée aux hommes-sauriens. Même Omirelhen qui avait pendant longtemps été un allié de Sorcamien, avait totalement fermé ses frontières avec les territoires Sorcami. Les rumeurs semblaient indiquer que la reine Delia régnait d’une main de fer, et qu’elle détenait Itheros, le prédecesseur du Ûesakia actuel, comme prisonnier. Si tel était le cas, cela lui donnait un moyen puissant de négocier avec Oeklos lui même. Les Sorcami n’auraient pas apprécié que l’empire mette à mort un de leurs anciens dirigeants…

La situation était donc très complexe, et Lanea y voyait des opportunités potentielles. Elle aurait bien aimé savoir ce qui avait provoqué la visite du Ûesakia pour pouvoir agir et affaiblir, même très peu, la position d’Oeklos. Toutes ces réflexions et ces jeux politiques lui donnaient le tournis, mais elles étaient devenues son quotidien. Sa résolution était plus forte que jamais. Elle était cependant très réaliste. Elle savait que les Sorcami dépendaient d’Oeklos pour leur survie. Sorcamien n’était pas touché par l’Hiver sans Fin, et sans la stabilité relative qu’apportait le Nouvel Empire, les réfugiés humains se seraient précipité vers le domaine des hommes-sauriens, armes à la main. C’était une guerre qui, si elle se produisait, laisserait peu de survivants, d’un coté comme de l’autre.

D’un autre coté, Oeklos dépendait lui aussi des Sorcami. Ils constituaient la force la plus importante de son armée. Il avait beau avoir reconstitué des légions sur tous les continents, seule la garde de Dafashûn lui était réellement loyale. Ses autres armées étaient encore bien trop jeunes… Sans la menace de son rayon et des Sorcami, Oeklos n’aurait jamais pu mettre en place son Empire.

Cette pensée ramena Lanea à Djashim. Son jeune protégé était devenu le général d’une de ces légions de pacotille, dans une des régions où la résistance à l’empire était la plus forte. Sa situation était extrêmement délicate. Il était pourtant essentiel qu’il revienne le plus vite possible à Oeklhin. Sans cela, c’en était fini du plan de Lanea, et ça elle ne pouvait l’accepter ! Elle devait cela à Domiel !

Elle se força a ne pas suivre ce train de pensée. Le souvenir de l’homme qu’elle avait aimé et perdu était encore trop douloureux dans sa mémoire, et elle ne voulait pas montrer sa faiblesse à Erûciel. Elle était à la tête de l’une des rares organisation qui faisait face à l’empire, et se devait d’agir comme tel.

– Excusez-moi Erûciel, finit-elle par dire. L’émotion a parfois raison de moi. Il est cependant vital que nous sachions ce qui se passe dans cette tour, d’une manière ou d’une autre.

– Des messagers seront sûrement envoyés à l’issue de la rencontre. Oeklos ne dispose pas de visiocom pour tout ses agents. Si nous parvenons à en intercepter un, cela pourrait nous aider.

– Excellente idée. Je vais prévenir nos agents. Avec un peu de chance, nous n’aurons pas manqué grand chose. Si seulement nous avions pu sauver un visiocom, peut-être saurions nous également ce qui se passe actuellement en Sorûen.

– Inutile de ressasser le passé, Lanea. Je vous concède cependant que la situation en Sorûen au moment du départ de Djashim était pour le moins préoccupante. La mort de Friwinsûn est le signe que la résistance Sorûeni est prête à passer à la vitesse supérieure.

– Peut-être que Taric saura les convaincre d’attendre un peu. Une fois que Djashim sera parti, ils pourront faire ce qu’ils veulent.

Erûciel se renfrogna.

– Je ce comprends toujours pas pourquoi vous avez laissé la vie sauve à ce traitre. Et encore mois comment vous avez pu lui confier même une mission de la plus haute importance. Je n’ai aucune confiance en lui.

– C’est un opportuniste, expliqua Lanea, mais il y a tout de même un soupçon de loyauté en lui, ne serait-ce qu’envers moi. Et puis il sait que je suis la seule à pouvoir l’aider à trouver un remède contre le poison que Walron lui a fait ingérer. Je ne me fais pas trop de souci à son sujet.

– Puissiez-vous dire vrai…

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