Destin (2)

Le petit village était comme figé, enseveli sous une épaisse couche de glace. Il n’y avait pas âme qui vive. Seul le sifflement du vent froid s’engouffrant dans les rues désertes venait rompre le silence de mort qui y régnait. La vision de ce hameau abandonné glaçait le cœur de Shari. Si Imela avait réellement espéré trouver de l’aide en ce lieu, elle en était pour ses frais.

Le village se situait sur le flanc Nord des Losapic. Les petites maisons qui le constituaient étaient bâties sur des terrasses couvrant le fond d’une vallée encaissée. La rivière qui serpentait au milieu des constructions était gelée, et plus rien ne bougeait, à présent. Les ténèbres de l’Hiver Sans Fin donnait à l’ensemble un aspect spectral, fantomatique. C’était comme si le temps s’était arrêté, transformant le village en une statue de glace.

A coté de Shari, Orin se mit à tousser. L’état du jeune garçon s’était encore dégradé depuis la veille, et Shari craignait pour sa santé. Elle ne pouvait cependant pas faire grand-chose, sans provisions ni médicaments. Si seulement Imela avait accepté de retourner au sud…

Nisor, debout sur un rocher pour avoir une meilleure vue, s’exclama soudain :

– Là !

Shari tourna la tête dans la direction que pointait le doigt tendu du marin. Elle constata alors avec surprise qu’il y avait de la lumière à la fenêtre de l’une des habitations. De la vie ? Ici ? C’était presque impensable. Qui aurait voulu vivre dans cette vallée isolée si loin au Nord, sous les nuages ? Shari se tourna vers Aridel. L’ex-mercenaire semblait tout aussi incrédule qu’elle. Il fit signe à Imela qui commença immédiatement à se rapprocher de l’habitation, suivie de près par ses hommes.

Shari courut pour les rattraper, Orin à ses côtés. Ils furent bientôt tout près de la maison. Celle-ci était construite à l’aide de blocs de granit taillés avec une grande précision et encastrés les uns dans les autres. Ses bâtisseurs étaient de toute évidence des maîtres du travail de la pierre.

La porte était faite d’épaisses planches de bois verni. Les bords étaient couverts d’une épaisse couche de tissu qui venait barrer la route au froid. Sans hésiter, Imela frappa à l’aide du battant en métal se trouvant au centre.

La réponse ne se fit pas attendre. Un sifflement fit vibrer l’air à coté de Shari, et la capitaine du Fléau des Mers se retrouva soudain avec une flèche à ses pieds, l’empennage dépassant de la neige.

– Ne bougez plus ! cria une voix en Dûeni, avec un fort accent Nordique.

– Nous ne vous voulons pas de mal, cria Imela en se figeant. Nous cherchons juste un peu d’aide.

Une petit groupe de Nains, une dizaine au moins, apparut alors, sortant de l’obscurité. Ils étaient visiblement en attente de l’arrivée des voyageurs depuis un long moment. Ils les avaient très probablement vu arriver de loin. Ces nains présentaient un aspect très différent de ceux qui vivaient sous la montagne. Avec leurs barbes moins fournies, et les magnifiques bijoux qui ornaient leurs bras, ils paraissaient bien plus familiers à Shari. C’étaient des nains de Ginûgen, semblables à ceux qu’elle avait rencontré lorsqu’elle était ambassadrice en Niûsanif. Ils étaient en théorie bien plus sociables que les fanatiques vivant dans les Losapic.

– Nous ne recevons pas beaucoup de visiteurs ici à Lyakoüt, dit alors le Nain qui avait décoché la flèche, son arc toujours à la main. Et vous voilà, un groupe d’humains venus de la montagne. Vous comprendrez que je ne peux pas vous croire sur parole. Comment avez-vous survécu à la colère du Ginûfas ? Etes vous des représentants du Nouvel Empire ?

– Rien d’aussi sinistre, annonça Imela. Nous sommes juste des voyageurs sans prétention. Nous avons dû fuir la montagne, mais nombre de nos provisions ont été perdues. Pourriez-vous nous aider ?

– Que venez-vous faire si loin au Nord ? Il n’y a plus rien ici que de du froid et de la glace. Etes-vous des fuyards recherchés par l’Empire ?

Imela avait visiblement déjà réfléchi à ce qu’elle allait dire, car elle mentit sans hésitation.

– Nous sommes des marins. Notre navire à fait naufrage il y a deux mois tout près de Setigat, après avoir touché un iceberg. Nous avions de la nourriture de contrebande à bord, et les impériaux l’ont découvert. Nous avons donc dû fuir en prenant en otage ce Sorcami afin d’assurer nos arrières. Elle désigna Daethos. C’était un de nos passagers qui souhaitait rejoindre ses terres. Si vous nous aidez, nous partirons sans délai. Nous cherchons juste un moyen continuer notre route vers le Nord-est afin de rejoindre Erûsard.

Même si elle n’approuvait pas entièrement la méthode d’Imela, Shari devait bien admettre que son histoire était plausible. Elle doutait cependant que ce serait suffisant pour convaincre les Nains de leur venir en aide.

Durant notre périple en mer, continua Imela, nous avons croisé l’épave d’un navire Nain. Nous l’avons abordé pour voir s’il y avait des survivant, mais tous avaiaent péri. J’ai cependant gardé le journal et les lettres d’un des passagers à bord, un dénommé Sashûm. Peut-être le connaissez-vous ? Nous souhaiterions, si possible, vous le remettre afin de prouver notre bonne foi.

Les Nains restèrent silencieux un long moment. L’un d’eux finit par s’approcher d’Imela, lui faisant face à moins d’une demi toise. Son expression était menaçante, tout comme la hache qu’il tenait à la main.

– Répétez le nom que vous venez de prononcer, ordonna-t’il.

– Sashûm, obtempéra Imela, visiblement mal à l’aise. J’ai ses lettres dans ma poche, et…

Sans finir sa phrase, la capitaine sortit la liasse de papiers qu’elle avait récupéré du navire Nain. Son interlocuteur s’en empara violemment, les examinant à la lumière de la lanterne qu’il tenait à la main. Il était visiblement sous le coup d’une puissante émotion. Il se mit à parler en Setini à ses congénères.

– C’est bien son écriture, Miska. Si cette femme dit vrai, cela confirme ce que nous craignions. Sashûm a péri.

Le dénommé Miska répondit d’un ton grave.

– Ce n’est pas vraiment une surprise, Kafoük. Mais ces humains ont bravé bien des dangers pour nous apporter cette nouvelle. Peut-être est-ce là un signe d’Erû. Sans eux nous aurions pu attendre très longtemps son retour. Peut-être méritent-ils notre aide ?

– Peut-être, répondit Kafoük. C’est ta décision en tant que prêtre, je ne m’y opposerai pas. Mais soit conscient que nos réserves sont limitées.

Miska se tourna alors vers Imela et se mit à parler en dûeni.

– Sashûm était un membre de ce village. Il a décidé de partir dans le sud pour voir si nous pouvions trouver une terre plus clémente où vivre. J’ai essayé de l’en dissuader, mais il n’a pas voulu m’écouter. Et il a ainsi scellé son destin. Venez donc avec nous et vous pourrez nous raconter en détail comment vous êtes entrés en possession de ces lettres. Si vos réponses sont juste, alors peut-être pourrons nous vous aider…

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