Destin (1)

Destin (1)

Djashim, debout au balcon de ses appartements, balayait la ville du regard. Le paysage n’avait plus pour lui le même attrait majestueux que lorsqu’il était arrivé, une semaine seulement auparavant. De plusieurs quartiers s’élevaient des volutes de fumée noire, indiquant les endroits où les émeutes avaient été les plus violentes. Les cris et bruits de combats, étouffés par la distance, parvenaient tout de même jusqu’aux oreilles du jeune général. Ou peut-être était-ce son imagination ?

Il était difficile pour Djashim de ne pas ses sentir dépassé par la situation. Il avait rassemblé la majorité des troupes impériales à l’abri des murs de la forteresse. Il fallait absolument éviter d’envenimer encore les choses. S’il laissait ses soldats dans la ville, le combat risquait de se transformer en mêlée incontrôlable et les morts seraient nombreux, d’un coté comme de l’autre.

Le jeune général avait cependant ordonné la mise en place de quelques barricades à des points stratégiques afin de ralentir les manifestants. Il savait qu’il sacrifiait ses hommes, mais le temps gagné était précieux pour organiser sa défense. Malgré tout, l’image des cadavres de ses officiers servant de trophée à la foule en colère restait gravée dans sa mémoire. C’était comme si tout le ressentiment que les citoyens de Samar avaient contre l’empire s’était violemment exprimé d’un seul coup.

Djashim savait que la seule conclusion possible était le siège de la forteresse par les manifestants. La seule question était de savoir à quel point la foule serait capable de soutenir une telle entreprise. Si la résistance Sorûeni était à l’origine de cette révolte, tout était envisageable…

Il était ironique de penser que la colline où le prophète Erûdrin avait pour la première fois prêché les paroles d’Erû soit devenue un symbole d’oppression impériale. Djashim réalisa avec horreur qu’il était devenu l’objet tangible et physique sur lequel se focalisait toute la haine qui avait envahi la ville. Si seulement ils avaient su…

– Général, dit le sergent Norim, interrompant les pensées du jeune homme, le comte…

– Pas maintenant, coupa Djashim.

Il avait une décision à prendre. Il savait, d’une certaine manière, ce qu’il avait à faire, mais ne parvenait pas à s’y résoudre. Les conséquences, pour lui, mais surtout pour la ville pouvaient être terribles. Sa mission passait avant tout, cependant. Lanea avait été très claire là dessus, et Djashim ne voulait pas trahir sa parole. S’il désirait pouvoir un jour retourner à Oeklhin, il fallait qu’il mette fin à cette révolte. Et étant donné la situation, il ne lui restait plus qu’une solution.

– Sergent, faites-moi apporter le miroir impérial, ordonna le jeune général.

Norim le regarda d’un air surpris, réalisant ce que cet ordre signifiait.

– Oui, général, finit-il par dire après une légère hésitation.

Djashim regarda son subordonné partir, puis prit une grande inspiration afin de calmer ses nerfs. Le miroir impérial… L’outil de communication qui permettait à l’empereur d’être instantanément en contact avec ses représentants à travers le monde. Un héritage de la magie des Anciens, bien sûr, mais aussi un des piliers du pouvoir d’Oeklos. Les miroirs lui conféraient un énorme avantage stratégique face à ses ennemis.

L’empereur lui même avait expliqué à Djashim le fonctionnement du miroir. Le jeune général avait espéré ne jamais avoir à s’en servir, mais la situation imposait maintenant des mesures drastiques. Qui pouvait savoir comment l’empereur allait réagir à l’annonce de ce qui se passait ? Djashim sentait la peur l’envahir. Il essaya de se vider l’esprit afin de se préparer à ce qui l’attendait.

Norim revint juste à ce moment, accompagné par deux soldats portant le lourd miroir enveloppé dans un drap blanc. Ils le posèrent devant Djashim et saluèrent avant de repartir.

– Laissez-moi vous aussi, sergent, dit le jeune général.

– A vos ordres, général, acquiesça Norim avant de s’éclipser à son tour. Même le sergent au regard dur semblait craindre le miroir.

Djashim retira le drap et se plaça devant le miroir, observant son reflet, celui d’un jeune homme au regard fatigué. Après une légère hésitation, il posa sa main sur le cadre. L’image se troubla devenant progressivement de plus en plus sombre. Djashim se nourrit malgré lui d’un faux espoirs. Peut-être l’empereur était-il trop occupé ? Peut-être ne voudrait-il pas répondre ? Cela ne ferait que retarder l’inévitable, mais quel soulagement…

Ce ne fut pas le cas. Petit à petit l’image s’éclaircit, laissant apparaître le visage reptilien d’Oeklos.

– Général, dit l’empereur sans préambule. J’espère que vous me dérangez pour une affaire importante. Je suis attendu pour une réunion auprès de nos alliés Sorcami.

– Je vous présente toutes mes excuses pour cette interruption, votre altesse impériale, dit Djashim en baissant la la tête.Le jeune homme sentit une goutte de sueur le couler le long du dos. Je me dois cependant de vous faire part des événements qui se déroulent ici à Samar. La population est entrée en révolte ouverte contre l’autorité de l’empire. La forteresse sera bientôt contrainte de soutenir un siège. J’ai plusieurs idées pour contrer cette insurrection, mais je tenais à vous informer de la situation.

Les yeux d’Oeklos se rétrécirent, rendant son regard encore plus terrifiant.

– Voilà qui est très fâcheux, général. Je vous faisais confiance pour mater les velléités d’indépendance des Sorûeni, contrairement à vos prédécesseurs. Ce n’est cependant pas totalement inattendu. Le peuple du désert est têtu, et seule la force la plus brutale pourra en venir à bout.

L’empereur fit un geste étrange de la main. Un symbole lumineux apparut soudainement sur le miroir. C’était une rune que Djashim ne connaissait pas. Elle s’agrandit jusqu’à masquer l’image de l’empereur puis se rétrécit et resta sur le coin haut-gauche du miroir.

Je vais vous faire confiance une dernière fois, général, mais ne me décevez pas. Le symbole que vous avez vu apparaitre est la clé permettant de débloquer le pouvoir du rayon impérial. Si vous appuyez dessus, j’en serai instantanément informé. Une carte de Samar apparaitra sur le miroir, et vous n’aurez qu’a pointer du doigt l’endroit que voulez frapper. Je déclencherai alors le rayon. C’est une arme à n’utiliser qu’en cas d’urgence, mais n’hésitez pas à le faire avant de vous enliser dans un siège. Je tiens à ce que la situation de Samar soit résolue rapidement ! Vous avez toutes les clés en main pour mater cette révolte. La prochaine fois que vous me contactez, apportez moi des bonnes nouvelles. Sinon je me verrai dans l’obligation de mettre fin à vos services envers l’empire.

Sans laisser à Djashim le temps de répondre, l’image de l’empereur disparut. Le jeune homme se retrouva de nouveau face à son reflet, la rune clignotant en haut à gauche. Le rayon impérial… Djashim n’en revenait pas. C’était la pire chose qu’il aurait pu imaginer.