Départ (6)

Départ (6)

Aridel, les pieds fermement posés sur le sable, présentant uniquement le flanc à son adversaire, tentait encore une fois de parer avec son bâton les attaques de Takhini. Tout son être était entièrement concentré sur le combat. Il ressentait chaque mouvement de l’air, chaque grain de sable se déplaçant entre lui et son opposant. C’était comme si tout le reste avait disparu, laissant les deux hommes dans un univers vide ou n’existait que la lutte. Les mouvements que lui avait enseignés le vieil homme étaient devenus pour Aridel des réflexes, comme si chacun d’eux était gravé dans ses muscles. Pourtant il était loin d’égaler la maîtrise qu’en avait Takhini : l’ermite finissait toujours presque invariablement par mettre son élève à terre, chaque combat devenant une nouvelle leçon. La discipline de combat des Sûsenbi, le Roshênin, était d’une efficacité redoutable. Elle requérait une coordination du mental et du physique qui n’existait dans aucune des méthodes de lutte qu’Aridel avait appris auparavant. C’était une discipline exigeante, mais qui, paradoxalement, avait permis au prince d’Omirelhen de comprendre et d’accepter sa vie de combattant.

Il savait cependant que jamais il ne pourrait égaler la connaissance du Roshênin qu’avait Takhini. Il avait une souplesse de mouvement qu’Aridel, formé aux techniques moins subtiles des arts martiaux occidentaux, ne pouvait pas acquérir. Cela ne l’empêchait pas d’essayer, car il savait qu’avec de la volonté, des miracles pouvaient se produire. Cet apprentissage lui faisait passer le temps de manière utile, et la concentration requise par le Roshênin écartait ses pensées de ses sombres rêves et du sentiment de culpabilité qui l’habitait depuis son départ d’Omirelhen.

Profitant d’une ouverture, Aridel se jeta sur Takhini, son bâton devenant une extension de son bras. Le vieil homme, toujours aussi agile, s’empara de l’arme, et, d’un geste du bras, projeta son adversaire à terre. Aridel se releva tout de suite et s’apprêtait à reprendre son assaut, mais Takhini l’arrêta d’un geste de la main. Devant le regard interrogatif de son apprenti, il leva alors le doigt vers l’horizon.

– Je crois que notre leçon pour aujourd’hui est terminée, dit-il simplement. Et il y a de grandes chances pour que ce soit la dernière.

Aridel ne comprit pas tout de suite ce qu’il voulait dire. Curieux, il tourna la tête dans la direction que pointait Takhini.

La mer avait son aspect gris-bleu habituel, reflétant les couleurs du ciel. Elle était parfaitement calme et uniforme, et il n’y avait nulle trace des sirènes qu’Aridel avait maintes fois aperçues lors de son séjour. Qu’avait donc vu Takhini ? Se concentrant, le prince d’Omirelhen finit par apercevoir un point noir à l’horizon, bientôt suivi par un autre, puis un autre… Au final, Aridel en dénombra une demi-douzaine. Réalisant alors ce qui se trouvait devant lui, il ne put réprimer une exclamation de joie.

– Des navires ! s’écria-t’il.

Cela signifiait très clairement que la saison des tempêtes était terminée, et le passage vers Eabal était de nouveau ouvert. Aridel et Daethos allaient enfin pouvoir quitter cet archipel et retrouver leur pays. Takhini semblait cependant plus dubitatif.

– Ne vous réjouissez pas trop vite, Ari, dit-il. Les vaisseaux que vous voyez là battent le pavillon impérial. Ce sont des navires de guerre de la flotte de Sûsenbal. Je me demande ce qu’ils viennent faire ici, mais j’ai dans l’idée que nous allons le découvrir bien assez vite.

L’enthousiasme d’Aridel se transforama rapidement en inquiétude. Se trouvait-il en présence d’une force venue les chercher, lui et Daethos, afin de les exécuter ? Si tel était le cas, ils n’avaient aucun moyen de s’échapper. Mais c’était impossible : comment les Sûsenbi auraient-ils pu savoir où ils se trouvaient ? Savaient-il seulement qu’ils avaient fait naufrage ? Aridel en doutait fortement : les tempêtes avaient effectivement coupé tout moyen de communication entre Eabal et le reste de l’archipel. Dans tous les cas, Aridel aurait rapidement les réponses à ses questions, et il ne pourrait qu’accepter son sort avec dignité.

***

Les navires avaient la forme caractéristique des bâtiments Sûsenbi. Leurs voiles en forme d’éventail leur donnaient à la fois une impression de force et de fragilité. Ils étaient équipés de canons et de lance-feux qui couvraient tout le pont supérieur. Même s’ils étaient loin d’être aussi impressionnants que les trois-mâts de la flotte d’Omirelhen, Aridel savait que les apparences pouvaient être trompeuses.

Il y avait là six bâtiments, une véritable petite flotte. Ils avaient mouillé au large de l’île, évitant de s’approcher des récifs et des hauts-fonds qui l’entouraient. A présent, une flottille de petits canots s’approchaient de la plage où se tenaient Aridel, Daethos et Takhini.

Les frêles esquifs étaient remplis de soldats impériaux, et lorsqu’ils s’échouèrent sur le sable gris, ces derniers sortirent et se mirent au garde-à-vous. Fait surprenant, ils semblaient saluer Takhini, comme s’ils se trouvaient en présence d’un officier supérieur.

Lorsque le dernier canot arriva, Aridel eut la surprise de sa vie. A bord se trouvait une jeune femme dont la silhouette était plus que familière. Il ne put réprimer un cri.

– Shari ! s’exclama-t’il.

La jeune femme était encore trop loin pour l’entendre. Elle descendit du canot aidée par un soldat et se dirigea vers Aridel, Daethos et Takhini d’une démarche officielle. Lorsqu’elle aperçut le prince d’Omirelhen, cependant, elle s’arrêta net. Elle semblait aussi étonnée de le voir qu’Aridel l’avait été. Aridel en fut interloqué. Pourquoi était-elle venue sur cette île si ce n’était pour venir le chercher, lui et Daethos ? Il n’allait pas tarder à avoir sa réponse.

Shari, surmontant sa surprise, continua en effet et s’arrêta devant Takhini. Alors, s’inclinant respectueusement, elle déclara :

– Général Talio, je suis ici au nom de l’empereur. Sûsenbal a de nouveau besoin de vous.