Départ (5)

Départ (5)

Shari eut du mal à cacher sa surprise face à la réaction de son père. C’était complètement inattendu. La jeune femme connaissait cependant trop bien l’étiquette de la cour pour questionner un ordre de l’empereur. Elle lui emboîta donc le pas sans mot dire, même si elle avait du mal à interpréter son comportement. Tout ce qu’elle avait pu deviner, c’est qu’il était clairement déjà au courant de la trahison de son oncle. Le reste lui échappait complètement.

Elle réalisa cependant qu’ils se dirigeaient vers la salle du conseil. Ils avançaient à une rapidité telle que les gardes impériaux avaient du mal à les suivre. Jamais elle n’avait vu son père dans un tel état d’excitation, presque fébrile. C’était comme si elle venait de lui remettre les clés d’un trésor caché. La jeune femme se rendit alors compte que c’était la première fois qu’elle voyait l’empereur en dehors des situations les plus officielles de la cour. Elle qui ne connaissait que le souverain, elle découvrait à présent, d’une certaine manière, l’homme qui se cachait derrière la couronne.

Il devait avoir des soupçons envers Gînoni depuis un moment déjà, pensa Shari, et il n’était pas difficile de deviner ce qui allait se passer maintenant que la jeune femme en avait apporté la confirmation. Cependant Shari soupçonnait qu’elle n’était pas au bout de ses surprises.

Lorsque le souverain de Sûsenbal et sa fille franchirent le seuil de la salle du conseil, tous les notables qui y étaient assemblés se levèrent et s’inclinèrent respectueusement. Sur le visage de certains, on lisait le même étonnement que celui qui avait saisi Shari. L’empereur fit alors un geste, et tous se remirent à genoux autour de la table. Le souverain prit alors une expression beaucoup plus régale, la même que celle qu’il avait lors des audiences de la cour. Il parla alors d’un ton ferme.

– Conseillers, dit-il. L’heure est grave. Si j’interromps aujourd’hui exceptionnellement votre réunion quotidienne, c’est que des faits très sérieux viennent d’être portés à ma connaissance.

Les conseillers et courtisans se taisaient, rivés aux lèvres de leur souverain. Si la plupart affichaient une expression de curiosité, on pouvait lire la crainte dans le regard de certains d’entre eux. Ceux qui, pensa Shari, avait d’une manière ou d’une autre quelque chose à se reprocher. Lesquels étaient au courant de la trahison de Gînoni ? se demanda-t’elle. Il avait très probablement promis à plusieurs des membres du conseil des postes de pouvoir ou de l’argent s’il parvenait à ses fins, tout comme il avait tenté de le faire avec Shari.

L’empereur reprit :

– J’ai ici la preuve indubitable que mon propre frère, le prince impérial Gînoni, protecteur des sceaux, a comploté, non seulement contre moi, Mesonel, son empereur et maître, mais aussi contre l’intérêt souverain de Sûsenbal. Ces documents démontrent que, bravant plusieurs décrets impériaux, Gînoni est entré en contact avec Oeklos de Sorcasard. De collusion, tous deux ont fomenté un plan visant à m’évincer du pouvoir et ainsi influencer la politique de Sûsenbal. Je demande donc à ce conseil de …

Le père de Shari s’interrompit. Gînoni venait de rentrer dans la salle. Il avait la tête ensanglantée, mais semblait en possession de tous ses moyens. Il pointa du doigt Shari, mais lorsqu’il réalisa la présence de son frère, il eut un mouvement de recul. On ne lisait plus dans son regard sa sournoiserie habituelle, mais l’amertume de la défaite. D’un bond, il tenta de quitter la pièce. Sa réaction ne fut cependant pas assez rapide, car l’empereur eut le temps d’ordonner :

– Gardes, emparez-vous de cet homme !

Les deux soldats qui se tenaient à l’entrée de la salle du conseil se jetèrent instantanément sur Gînoni, ne lui laissant aucune chance de s’échapper. Il voulut protester, mais la voix du père de Shari le fit taire.

– Silence, traître ! Tu n’as plus voix à ce conseil, ni nulle part en Sûsenbal. Tu es dorénavant banni de la cour et condamné, selon mon bon plaisir, à rester enfermé dans tes quartiers jusqu’à ce que ton sort définitif soit fixé. Emmenez-le !

Les gardes poussèrent l’oncle de Shari sans ménagement, le soustrayant définitivement au regard vindicatif de l’empereur, ainsi qu’à celui des conseillers. Mesonel se tourna alors vers ces derniers.

– Puisque nous rendons à présent justice comme il se doit, je tiens également à ce que ma fille, la princesse Shas’ri’a, soit exonérée de toues les charges pesant sur elle. La peine d’exil visant ses compagnons de voyage est elle aussi levée. C’est grâce l’aide de la princesse que j’ai enfin pu obtenir la preuve de ce complot, dont mes services de renseignement soupçonnaient depuis longtemps l’existence.

Les conseillers se taisaient, visiblement incertains de la marche à suivre. Même si c’était sa prérogative, il était extrêmement rare que l’empereur intervienne directement devant le conseil. De plus la gravité des faits qu’il venait d’exposer en avait clairement surpris plus d’un. Malgré tout, certains avaient gardé les pieds sur terre. Bratim, conseiller en charge des affaires navales, fut le premier à parler.

– Votre altesse impériale, ce que vous venez de nous apprendre est sans précédent. Mais cela m’amène à une question plus grave encore. Devons nous considérer ce complot envers votre personne comme un acte de guerre de la part du baron Oeklos ?

L’empereur, le regard dur, se tourna vers lui.

– Oui, Bratim. Nous ne pouvons tolérer aucune ingérence d’une puissance étrangère dans les affaires internes de Sûsenbal. Et pour ceux qui ne seraient pas au courant des dernières nouvelles, laissez-moi vous rappeler que, sous l’influence de Gînoni, nous n’avons que trop attendu pour réagir face à la menace que représente Oeklos. Après avoir envahi les trois quart de Sorcasard, il est maintenant maître du Domaine de Sanif, et ses troupes se dirigent vers Erûsdel, la capitale du royaume de Sorûen. Combien de temps pensez-vous qu’il attendra avant de se tourner vers nous ? Nous devons le contrer le plus tôt possible.

Mesonel se tourna alors vers Shari.

– Ma fille, tu es venue avec le prince d’Omirelhen nous proposer une alliance avec son royaume et Niûsanif afin de participer à la défense de Sorcasard. Malheureusement, les événements récents nous obligent à tourner notre attention à l’ouest plutôt qu’à l’est. Les troupes d’Oeklos sont à présent en Erûsard, et c’est là que sera notre combat. Nous ne pourrons donc pas renforcer la marine Omireline dans sa lutte. Nous l’aiderons cependant d’une certaine manière en tentant de détourner l’attention d’Oeklos. Nous allons mobiliser au plus vite l’armée et la flotte afin de prêter main forte aux Sorûeni, en espérant que nous arriverons a temps.

Un autre conseiller se leva. Shari reconnut Vetre, le ministre des affaires étrangères.

– Votre altesse impériale, puis je me permettre une remarque ?

– Faites, Vetre, acquiesça l’empereur.

– Nos relations avec Sorûen sont tendues, surtout depuis l’incident d’Erûsamar, il y a deux ans. Même en situation de crise, il est possible qu’ils ne voient pas d’un bon œil l’arrivée d’une flotte et de troupes Sûsenbi. En fait ils pourraient très bien prendre cela comme un acte de guerre.

– Cette problématique ne m’est pas inconnue, Vetre. Assembler notre armée et notre flotte va prendre du temps, de toute manière. Je propose donc dans un premier temps d’envoyer une force expéditionnaire limitée de quelques navires, menée par un ambassadeur qui témoignera auprès du roi de notre bonne volonté. L’empereur se tourna vers Shari. Une mission que je suis enclin à te confier, ma fille. Tu as fait tes preuves en Sorcasard, je pense que tu es prête a prendre véritablement ta place de princesse impériale. Tu n’auras cependant que peu de temps pour agir, car nous enverrons le gros de la flotte dès qu’elle sera prête.

Shari n’en revenait pas. Elle qui, une demi-heure auparavant, n’était qu’une prisonnière en attente de jugement, se voyait à présent confier une mission de le plus haute importance pour l’avenir même de Sûsenbal. Elle tenta cependant de garder les pieds sur terre.

– J’accepte ce grand honneur, votre altesse impériale. Je servirai Sûsenbal en Sorûen tout comme je l’ai fait en Omirelhen. Puis-je cependant m’enquérir du sort qui sera réservé à mes compagnons de voyage, en exil dans l’île d’Eabal ?

L’empereur sourit.

– Ta toute première tâche avant même de quitter l’empire sera de convaincre le général Talio de t’accompagner. Ses services seront indispensables dans les temps à venir: il est celui de mes généraux qui connait le mieux Sorûen. Le général est actuellement retiré dans une des îles du nord d’Eabal. Une fois que tu l’auras convaincu, tu pourras rejoindre tes compagnons qui, s’ils le souhaitent te suivront jusqu’en Sorûen. Ainsi le roi verra que l’alliance qui lui est proposée n’est pas seulement une idée de Sûsenbal, et sera peut-être plus enclin à accepter notre aide. Cet arrangement te convient-il ?

Ce fut au tour de Shari de sourire intérieurement. L’empereur était un très habile politicien. Il avait trouvé un moyen d’éloigner les visiteurs gênants que représentaient Aridel, et surtout Daethos, tout en paraissant magnanime et juste. C’était très finement manœuvré. Shari ne pouvait qu’obtempérer car c’était très clairement la meilleure marche à suivre. Elle acquiesça donc.

– Parfaitement, votre altesse impériale.

– Très bien, tu peux à présent te retirer et commencer tes préparatifs : comme je le disais, tu n’as pas beaucoup de temps.

La jeune femme s’inclina, l’esprit empli de réflexions contradictoires, et sortit de la salle du conseil. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle sentit une pointe d’espoir illuminer ses sombres pensées.