Départ (4)

Départ (4)

L’oncle de Shari ne ressemblait que très peu à son frère, l’empereur, à tel point que certains au palais avaient même osé suggérer qu’il n’était pas vraiment ne lui était pas réellement apparenté. Ces voix s’étaient très vite tues quand Gînoni avait appris l’existence des rumeurs. Shari supposait que ceux qui les avaient lancées servaient probablement d’engrais aux fleurs du jardin impérial, à présent.

Pourtant il était difficile de ne pas remarquer la différence physique entre l’empereur et celui qui était de fait son principal conseiller. Gînoni était bien plus petit que son frère, et son regard avait une dureté que l’on ne rencontrait pas chez l’empereur. Sa longue moustache et son perpétuel sourire narquois trahissaient également un caractère sournois et une grande habileté au mensonge. Dans son enfance, Shari avait évité autant qu’elle le pouvait de se retrouver confrontée avec son oncle, dont elle s’était toujours méfiée, avec raison, comme le prouvaient les récents événements.

A présent, elle se trouvait en face de lui, prise la main dans le sac à fouiller dans le bureau de celui qui était très clairement son ennemi. Et même si elle venait de trouver la preuve qu’il avait commis un crime de haute trahison, Shari se trouvait à sa merci.

– C’est donc là que tu étais, dit Gînoni d’un ton faussement suave dans lequel on pouvait déceler une pointe de colère. J’aurais dû me douter que tu parviendrais rapidement à la conclusion que j’avais quelque chose à voir dans tes malheurs. Tu as donc réussi à me percer à jour. Je savais depuis longtemps que tu étais la plus intelligente des rejetons de mon idiot de frère, mais je ne pensais pas que tu me découvrirais aussi vite.

Il s’approcha de Shari.

Peut-être pourrions nous nous entendre ? Nous ne sommes pas obligés d’être des adversaires : une fois ton père hors course, je pourrais te nommer ministre des affaires étrangères. Qu’en penses-tu ? Ce serait vraiment dommage de te voir disparaître.

Cette dernière phrase avait été dite d’un ton de menace voilée qui effraya Shari. Elle ne laissa cependant paraître aucune émotion sur son visage. La diplomate en elle avait repris le dessus. Elle décida de gagner du temps en attendant de trouver une porte de sortie.

– C’est donc bien vous qui travaillez avec Oeklos. Qu’a-t’il pu vous promettre pour vous faire trahir Sûsenbal ?

Gînoni ricana.

– Mais quoi d’autre que le trône, ambassadrice ! C’est le pouvoir impérial que j’ai toujours convoité, et j’ai enfin trouvé un moyen de l’obtenir. Et ce n’est pas toi qui te mettra en travers de ma route.

– Parce que vous croyez vraiment qu’Oeklos va vous laisser les pleins pouvoirs ici, s’il parvient à ses fins ? Vous ne serez qu’un pion entre ses mains. Son ambition est bien plus grande que la vôtre. Alors que vous cherchez à obtenir Sûsenbal, lui convoite le monde !

— Tu te trompes, Shas’ri’a. Tout ce qu’attends Oeklos de moi est une garantie de neutralité pendant qu’il s’empare d’Erûsard. Son invasion à d’ailleurs déjà commencé, au cas où tu ne serais pas au courant des dernières nouvelles. Sanif est déjà tombé, et Sorûen ne tardera pas à le rejoindre, au train où vont les choses. J’ai réussi pour l’instant à éviter que nous nous en mêlions, et même si ton arrivée et celle de tes compagnons à un peu bouleversé mes plans, j’entends bien tenir ma promesse envers Oeklos, quel qu’en soit le prix. Jamais, moi vivant, notre flotte n’ira se battre sur les côtes de Sorûen.

– Oeklos ne laissera pas Sûsenbal en paix : une fois qu’il aura conquis Erûsard, il se tournera vers nous.

– Peut-être, mais nous saurons nous défendre. Personne, pas même le puissant royaume de Sorûen, n’a réussi à s’emparer de Sûsenbal. Et avec moi à sa tête, nous serons plus fort que nous ne l’avons jamais été. D’ailleurs, si tu veux réellement le bien de notre empire, tu ferais mieux de te ranger à mes côtés. Comme je te l’ai dit, je pourrai grandement bénéficier d’une ambassadrice aussi intelligente.

Le regard de Gînoni se durcit.

Je ne te répéterai pas cette offre une nouvelle fois. Que choisis tu ?

– Jamais je vous suivrai, dit Shari d’un ton de défiance. Vous oubliez que j’ai vu de mes yeux les horreurs qu’Oeklos a commises en Sorcasard. Je ne peux pas cautionner de tels actes !

– C’est bien dommage, ambassadrice, je vais donc…

Gînoni avait baissé sa garde. C’était le moment que Shari attendait. Sans aucune hésitation, elle s’empara de l’opportunité qui s’offrait à elle. Se saisissant d’un lourd presse-papier, elle frappa son oncle à la tête. Sonné, l’homme s’effondra. Sans perdre un instant, Shari se saisit des documents frappés du sceau d’Oeklos et courut hors de la pièce. Il fallait absolument qu’elle retrouve son père au plus vite !

Les appartements impériaux étaient la partie la mieux gardée du palais, mais Shari connaissait les moindres recoins de la demeure impériale. Enfant, elle avait trouvé un grand nombre de passages plus ou moins secrets qui lui avaient permis d’accéder aux quartiers de son père sans se faire repérer. Il lui fallait à présent espérer que l’empereur s’y trouvât. Elle devait absolument lui parler avant Gînoni, sinon tout était perdu. Qui pouvait savoir ce que son oncle allait faire, maintenant qu’il était démasqué ? Un homme désespéré est capable de tout…

Shari arriva donc dans l’antichambre impériale en passant par l’une des ouvertures qui servaient à apporter la nourriture à l’empereur. Elle n’avait plus utilisé ce passage depuis son enfance, mais elle parvint encore, de justesse, à s’y faufiler. Elle en sortit donc pour se trouver face à une surprise de taille.

Devant elle se trouvait son père, l’empereur de Sûsenbal, en train de manger tranquillement son repas. Shari ne s’était pas rendu compte de l’heure et avait oublié que c’était le moment de la collation impériale.

Instantanément, la jeune femme se mit à genoux, dans la position qui convenait à un sujet se présentant devant son souverain. Surpris, l’empereur demanda alors d’une voix forte :

– Shas’ri’a ! Que fais tu là ?

Shari savait qu’elle n’avait pas d’autre option que de dire la vérité. Elle parla donc d’un ton à la fois soumis et ferme.

– Votre altesse impériale, je suis désolée d’interrompre votre repas, mais j’ai une information de la plus haute importance à vous transmettre. J’ai la preuve formelle que votre frère et conseiller, Gînoni, a comploté avec les ennemis de Sûsenbal dans le but de s’emparer de votre trône. Il a entamé des négociations secrètes avec le baron Oeklos, et je le soupçonne, même si je n’ai pas de preuve, d’être à l’origine de l’assassinat de Bilêren, votre héritier.

Cela faisait beaucoup à digérer pour l’empereur, mais Shari savait qu’il n’y avait aucun moyen d’adoucir la potion. Elle espérait juste que son père lui avait conservé assez de confiance pour ne pas rejeter d’emblée ses affirmations.

La jeune femme ne s’attendait cependant en aucune manière à ce qu’il se produisit. L’empereur se rapprocha de Shari et la releva en la prenant par les bras. D’un ton que le jeune femme ne put que qualifier d’anxieux, il demanda :

– Tu en as réellement la preuve ?

– Oui, répondit Shari en lui tendant les papiers qu’elle avait subtilisé à son oncle.

Le souverain parcourut des yeux les documents. Un lueur sembla éclairer son regard.

– Enfin… soupira l’empereur. Suis moi, ordonna-t’il alors sans autre explication.