Départ (3)

Départ (3)

Daethos, les pieds fermement posés sur le sable gris, répétait les mouvements du Dokhalios, l’ancestrale discipline Sorcami dont l’objectif était d’atteindre une parfaite harmonie entre le corps et l’esprit. L’homme-saurien en effectuait les gestes presque machinalement, les ayant répétés depuis sa plus tendre enfance. Lorsque son père lui avait montré pour la première fois ces étranges postures, le jeune Sorcami n’en avait pas compris l’utilité, se demandant même si son géniteur avait perdu la raison. Ce n’est que lorsqu’il avait acquis la maîtrise des positions les plus basiques que Daethos avait compris que leur pratique formait non seulement son corps physique, mais renforçait aussi sa volonté. Son père lui avait alors expliqué que le Dokhalios était un héritage des humains, un des rares dons qu’ils avaient fait aux hommes-sauriens. Daethos ne l’avait qu’à moitié cru, jusqu’à ce qu’il voie Takhini enseigner ces mêmes mouvements à Aridel. Les Sûsenbi pratiquaient aux aussi une forme de Dokhalios, légèrement différente des mouvements de Daethos, mais dont les points communs avec la discipline Sorcami étaient indéniables. Encore un nouveau sujet qui rapprochait les deux espèces…

Le vent chatouillait les écailles qui recouvraient la peau de Daethos, lui procurant une sensation de fraîcheur qui était loin d’être désagréable. En face de lui la mer reflétant la couleur très sombre du ciel s’tendait dans toute son immensité. Tout en continuant à effectuer ses mouvements, les pensées du Sorcami se focalisèrent sur son environnement. Il ressentait chaque brin d’herbe caressant ses pieds, chaque vague s’écrasant sur le sable, et même le déplacement des crabes s’enfouissant pour se protéger de leur prédateurs. C’était comme si la nature avait soudainement décider de lui parler en utilisant son propre langage. Le Sorcami ferma alors les yeux, s’abandonnant totalement à cette transe Bientôt même les bruits de la plage disparurent et il ne ressentit plus rien…

Alors, une vision s’imposa à lui. Il était assis sur une dune de sable, mais la mer avait disparu. Le ciel était d’un bleu éclatant, et la chaleur étouffante. En contrebas de la dune s’étendait le plus grand rassemblement de Sorcami qu’il lui ait été donné de voir. Il y avait là plusieurs milliers de ses semblables marchant en rythme sous le soleil de plomb. Ils étaient pratiquement tous armés, certains de lances, d’autres d’arcs, et d’autres encore de terribles épées à la lame recourbée. Une grande partie d’entre eux chantait. Daethos ne connaissait pas les paroles de la chanson, mais son ton guerrier était indiscutable. Au milieu d’entre eux, quelques hommes-sauriens portaient une bannière représentant une orbe noire. Tous avaient un aspect féroce, et presque monstrueux, comme les fresques qui recouvraient le palais royal d’Omirelhen. C’était une véritable armée en marche pour la guerre, le plus grand cauchemar des humains, réalisa Daethos.

– Vois donc comme le cœur de nos semblables est pareil à celui des hommes, dit alors une voix. La même haine parcourt nos veines. Tout comme les humains, nous sommes prêts à traverser un océan et porter la guerre sur des terres lointaines afin de satisfaire notre désir de vengeance. Nous nous laissons tout aussi facilement convaincre par des promesses de richesses et de pouvoir que ceux que nous méprisons. Et donc, tout comme nos créateurs, nous avons rompu notre promesses et sommes devenus des oppresseurs.

Daethos se retourna. Il avait reconnu la voix qui venait de lui parler. C’était son père, Ethwinok, mort depuis près de soixante ans. Daethos était un shaman, les apparitions oniriques de ses ancêtres ne lui étaient donc pas étrangères. Pourtant jamais il n’avait eu une vision si claire, et jamais en pratiquant le Dokhalios. L’heure devait être grave si ses pères avaient décidé de s’exprimer de cette manière. Il répondit donc sans montrer de surprise, d’un ton très sérieux.

– Je le vois comme vous, père. Mais que peut un simple individu face à des siècles de haine et de guerre ? Même les efforts d’Itheros, le Ûesakia de notre peuple, n’ont pas suffi à endiguer la colère de notre peuple. Ces événements nous dépassent. L’Unique nous a imposé ce destin, et nous ne pouvons que l’accepter.

La voix de Daethos était comme détachée de son corps. Il parlait mais ses lèvres ne bougeaient pas. Cela ne sembla pas surprendre la vision de son père, qui lui répliqua :

– Non-sens, fils. N’as-tu donc retenu aucune de mes leçons ? L’Unique, par l’intermédiaire du pouvoir qu’il a conféré aux sept pères, nous a donné le choix, tout comme aux humains. Nous disposons, comme nos créateurs, du libre arbitre. Et parfois, il suffit qu’un seul individu fasse le bon choix pour que d’autres le suivent. Le monde est en danger, Daethos, et les choix que tu auras à faire détermineront son destin.

Daethos allait répliquer, mais la vision disparut tout aussi soudainement qu’elle s’était imposée à lui, et il se retrouva de nouveau face à la mer grise. Le Sorcami, encore sous le coup de ce qu’il venait de voir, s’assit.

Par la voix de son père, ses ancêtres venaient de lui confier une mission. Il ignorait encore de quoi il s’agissait exactement bien sûr, mais il avait reçu une grande responsabilité. D’une manière où d’une autre, les destin de son peuple était entre ses mains. Il fallait qu’il le guide vers la paix, tout comme Itheros avait tenté de le faire. Et pour cela, il lui faudrait sûrement l’aide des humains. Mais avant toute chose, il fallait qu’il quitte cette île.