Départ (2)

Départ (2)

Plus d’une demi-heure s’était écoulée depuis que Shari avait surpris la conversation des scribes. La jeune femme jugea qu’il était maintenant sûr de tenter de sortir de la bibliothèque. Elle ne pouvait pas y rester éternellement, même si elle appréciait la sécurité et les bons souvenirs que lui rappelaient cette salle. Elle avait une mission à accomplir, et elle ne pourrait pas la mener à bien tant qu’elle n’aurait pas trouvé qui était derrière l’assassinat du prince Bilêren. D’ailleurs, l’homme qui avait tenté de l’assassiner ne pouvait pas, lui non plus errer indéfiniment dans les couloirs du palais à la recherche de sa proie. Les gardes impériaux patrouillaient régulièrement, et finiraient forcément par remarquer son comportement suspect. S’ils n’étaient pas de mèche avec l’assassin…

Le cœur battant, les yeux et les oreilles aux aguets, Shari ouvrit précautionneusement la porte de la bibliothèque.

Personne en vue ! La jeune femme eut un soupir de soulagement. Ses sens encore en alerte, elle se glissa dans le couloir. Elle s’attendait à ce, qu’à tout moment, le tueur surgisse avec sa dague. Rien. Ragaillardie, l’ex-ambassadrice se mit à marcher d’un pas plus assuré. Elle se dirigeait vers les appartements privés des conseillers impériaux, ceux là même qui l’avaient condamnée, elle et ses compagnons. Durant sa longue attente dans la bibliothèque, Shari avait en effet commencé à se former une opinion sur le responsable de ses malheurs, et elle avait maintenant un suspect.

C’était à lui que profitait le plus l’assassinat du prince et son éviction. Il était si vénal et avide de pouvoir qu’elle ne doutait pas qu’Oeklos, à force de promesses, ait pu acheter sa loyauté. Shari l’avait toujours considéré comme étant l’incarnation de tous les vices présent à la cour impériale. Peut-être était-ce parcequ’autrefois, il avait failli obtenir le trône ? Gînoni, son oncle, frère cadet de l’empereur, n’avait probablement jamais abandonné l’espoir de prendre un jour la place de son aîné…

Il était l’un des conseillers les plus influents au palais, mais il le devait plus à son hypocrisie et son manque de scrupules qu’à ses compétences de dirigeant. Si Oeklos lui avait proposé le trône de Sûsenbal, comme il l’avait fait avec Shayginac à Niûsanin, Gînoni n’avait pas pu refuser. Et cela ressemblait bien à un plan que le baron aurait pu mettre en place : tenter d’obtenir par la ruse ce qu’il lui était plus difficile d’arracher de force.

Les soupçons de Shari étaient donc très forts, mais il lui fallait des preuves si elle voulait convaincre l’empereur de la duplicité de son propre frère. Mesonel était en général bien disposé à l’égard de l’oncle de Shari, et si elle l’accusait sans fondement, elle signerait probablement son arrêt de mort. C’est donc vers les appartements de Gînoni que la jeune femme se dirigeait. Ce faisant, elle réarrangea légèrement sa coiffure et ses vêtements afin d’être moins facilement reconnue. Elle comptait, si possible, se faire passer pour une servante, afin de pouvoir entrer dans le bureau de son oncle, et le fouiller en toute impunité. Il fallait juste espérer qu’il soit absent assez longtemps pour lui permettre de trouver ce qu’elle cherchait.

***

Pénétrer à l’intérieur des appartements privés du frère de l’empereur ne posa aucun problème à Shari. Il était presque dérangeant de constater à quel point les nobles de la cour ne prêtaient aucune attention à ceux qu’ils considéraient d’un rang inférieur. Shari, habillée et coiffée comme une servante, était devenue comme invisible. Les seuls hommes qui la regardaient, avaient clairement dans les yeux un désir de luxure, voyant probablement dans cette domestique un objet capable de satisfaire leur désir. Shari, dégoutée, les ignorait, avançant sans détourner le regard.

Elle put donc ainsi entrer sans encombre dans le bureau de son oncle. Pour détourner les soupçons d’un éventuel curieux, elle commença par prétendre nettoyer les poussières sur les meubles en bambou. Très vite, cependant, elle se mit à ouvrir les tiroirs de l’antique bureau qui se trouvait devant elle, à la recherche d’un document qui pourrait confirmer ses soupçons.

La plupart des papiers étaient totalement inintéressants. Entre les tables de comptes, les rapports de réunions du conseil, et les poèmes obscènes que se plaisait à écrire Gînoni, il n’y avait rien d’exploitable pour Shari. Au bout d’une demi-heure de recherches infructueuses, la jeune femme, découragée, décida de changer de stratégie. Son oncle n’avait clairement pas placé ses documents les plus secrets dans son bureau. Il avait dû les cacher quelque part dans la pièce, et…

Shari avisa la présence d’un petit coffre, placé très discrètement à l’entrée du bureau. Elle ne l’avait même pas vu en entrant, tant il se confondait avec le mur. Shari s’en approcha. Bien sûr le coffre, un ouvrage finement ciselé, était verrouillé, mais ce n’était pas cela qui arrêterait la jeune femme.

Durant son enfance, Shari avait en effet appris que rares étaient les serrures qui résistaient à une épingle à cheveux manipulée par des mains expertes. Plus d’une fois avait-elle ainsi eu accès à des documents confidentiels qui lui avaient permis de parfaire sa connaissance de la politique impériale. Elle entreprit donc d’ouvrir le petit coffre. Rapidement, elle entendit le petit cliquetis de la serrure indiquant qu’elle avait réussi. Elle ouvrit l’objet, révélant un ensemble de papiers frappés d’un sceau qu’elle reconnut immédiatement : une tête de Sorcami dans un orbe, le sceau de Fisimhen, la patrie d’origine d’Oeklos. Elle avait sous les yeux la preuve qu’elle cherchait. Il ne lui restait plus qu’à…

Un bruit la fit sursauter. Elle se retourna pour se trouver nez à nez avec un homme d’une cinquantaine d’années au visage de fouine. Prise au dépourvu, la main dans le sac, elle ne put que marmonner :

– Bonjour, mon oncle…